Le palais de Saint-Cloud brûlait au clair de lune. La Seine, claire et clame ainsi qu’une lagune, Coulait, nappe d’argent, sous un ciel argenté ; Et Paris, calme aussi dans son immensité,
Noir, mais sous les lueurs blanches baignant ses dômes, Dormait comme un blessé qu’apaiseraient des baumes. En face, le palais sinistre, tout en feu, Se dressait, rouge, au fond du pâle espace bleu.
La façade, gardant très-nettement sa forme, Dans ses moindres détails reluisait, braise énorme, Tandis que la fumée, épaisse et sombre autour, Semblait le deuil d’un peuple en un gala de cour.
Bien des millions prix aux sueurs populaires, Bien du luxe payé par les pauvres salaires, Bien des œuvres d’artiste, — hélas ! rêve sacré, Que trop souvent les rois enchaînent à leur gré, —
S’ensevelissaient là. Le long des galeries, De glorieuses mains avaient peint des féeries, Pour amuser les yeux des maîtres festoyant. Et du bronze et de l’or fondaient en flamboyant,
Où le métal valait moins que les ciselures. Pleurez, vous qui pleurez richesses et moulures. Mon âme a tressailli, mais de joie et d’orgueil ! Je ne subissais pas la splendeur du coup d’œil.
Strasbourg incendié m’eût navré ; dans sa flamme, J’aurais maudit un gouffre engloutissant une âme, Âme de cité sainte, en qui le genre humain Puisa deux fois les grands rayons du lendemain,
Tantôt imprimerie et tantôt Marseillaise. Ici rien. La matière est riche en la fournaise. Mais rien n’y meurt qui soit pour la pensée un deuil.
Jamais le dévoûment n’en a franchi le seuil, Ni l’idéal vibré sous l’armure égoïste Qu’ici portait la joie au sein du monde triste. Et les gardes, vainqueurs du peuple désarmé,
Les chambellans au dos en voute déprimé, Tous les laquais vêtus d’or, de pourpre ou d’hermine, Qui, les trônes étant charniers, sont la vermine, Étalaient, comme une autre aurait fait ses exploits,
Les noms pompeux donnés à leurs sales emplois. O palais de Saint-Cloud, tu peux brûler, caverne Où Bonaparte, ayant compris comme on gouverne, Jetant dehors le droit pour installer dedans
Son crime, l’ongle ouvert, la France entre les dents, Flairait à l’horizon s’il sentait la chair fraîche. Le poëte, que rien de s’indigner n’empêche, Poussait vers le ciel sourd un cri de désespoir.
Mais les sabreurs disaient : “France, c’est ton devoir, Obéis.” Et la France obéissait muette. Un jour, — brûle, ô palais, brûle, et que la chouette Habite ce qui fut l’antre des empereurs, —
A force de frapper, au gré de ses fureurs, Les nations avec nous pour massue, à force De nous faire mourir en bataillant, le Corse Nous livra, la poitrine ouverte, à l’étranger,
Qui venait, innombrable et rude, se venger. Et ce fut toi, palais, où la flatteuse engeance Pour César ne bornait jamais sa complaisance, Ce fut toi qui, toujours impudique, t’offrant
A qui chassait ton Dieu, vis Paris expirant Capituler. Depuis, — disparais dans la flamme, — Après le tigre fier, tu vis le singe infâme,
L’empereur parodie ! Il alla jusqu’au bout, Jusqu’à l’invasion ! L’autre, grand après tout, Combattait pied à pied, par le mont et la plaine, Le front dans les boulets… Puis c’était Sainte-Hélène !
Celui-ci s’est rendu lâchement, vilement, En faisant honte même au vainqueur allemand ; Et l’étranger a pu revenir dans tes salles, Palais où le fuyard a laissé ses draps sales ;
Mais cette fois, du moins, palais déshonorant, Ne voulant pas te voir jeter le conquérant, Nous t’avons mis le feu. Soit, c’est bien. Brûle et tombe,
Et régénère-toi, si tu peux, par la tombe. Ne verse pas de pleurs sur ton marbre et ton or ; Mais dans ta chute vois l’idée et prends l’essor. Deux aspects sont en toi : l’un, la flamme qui monte,
L’autre, les murs croulants ; ici toute la honte Des jours passés, mais là tout le clair avenir. Oui ! dans ce jet de flamme, impossible à ternir, Du triomphe du beau j’aperçois le symbole.
Comme l’obus, l’esprit décrit sa parabole. Les préjugés sont là, superbes, consacrés, Pour base ayant l’erreur, les crimes pour degrés ; Tous les vieux intérêts qui pressurent la foule
Pour que de sa douleur l’or ou le pouvoir coule, Toutes les impudeurs de l’âme et de la chair, Offertes à qui veut les payer le plus cher, Sous les arceaux du grand palais de l’injustice,
Se promènent, sachant solide la bâtisse. Ils ont pour eux les mœurs, l’habitude, la peur. Ils distillent au peuple attroupé la torpeur Et la corruption. Même ils font leurs victimes
Aveugles à ce point de croire légitimes Et de défendre leurs bourreaux. Qu’un inspiré S’avance de la nuit vers le seuil éclairé, Ils n’ont qu’à laisse faire, et des hautes croisées,
Ils pourront voir saigner ses chairs martyrisées. Ils sont donc triomphants, sûrs d’eux-mêmes, narquois. Parfois aux révoltés, aux mendiants parfois, Ils jettent une grâce ou jettent une obole.
Comme l’obus, l’esprit décrit sa parabole. Rien encor, si ce n’est un vague sifflement Dans l’espace. Et pourtant, si proche est le moment De la destruction de l’édifice immense,
Que déjà la toiture à vaciller commence Sous le vent précurseur. Et tous les ignorants Verront clair, et les serfs n’auront plus de tyrans, Et ceux dont aux bourreaux plaisaient les hécatombes,
Les martyrs qu’on croyait à jamais dans leurs tombes, Se lèveront, le front resplendissant d’amour, Et leurs chants salûront leur vieux rêve : le jour ! Ainsi pensais-je à voir, œuvre saine et loyale,
Le feu purifier l’ordure impériale.
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