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1864

L'HEURE DU BERGER

Armand RENAUD

S'il est une heure douce entre toutes les heures, Une heure où rien d'amer en vous ne soit resté, Où les choses qu'on aime apparaissent meilleures, Où l'on arrive à Dieu par la félicité ;

C'est quand la bien-aimée, entre vos bras étreinte, Ne voulant rien encor, mais près de tout vouloir, Répondant au désir par une douce plainte, Pensive, en s'en allant, a murmuré : ce soir !

Tout le jour vous errez, cherchant les endroits calmes, Bercé dans votre espoir comme dans un hamac, Dédaignant l'homme avec ses haines ou ses palmes, Mais ému par l'azur et charmé par le lac.

Enfin le jour décline et l'espérance augmente. A chaque bruit léger de la rue ou des bois, Vous écoulez si c'est le bruit de la charmante, Et s'il chante un oiseau, vous dites : c'est sa voix.

Elle arrive, ô bonheur ! vous sourit, ô vertige ! Et sans pouvoir parler se jette à votre cou. Sur ses lèvres en feu la passion voltige ; Vous sentez son cœur battre et trembl er son genou.

Alors, que vous soyez en juillet ou décembre, Que l'âcre bise souffle ou le zéphir béni, Que vous vous teniez clos dans le fond d'une chambre Ou que vous respiriez libre sous l'infini,

Tout vous devient égal ; car vos yeux et votre âme Ne connaissent plus rien que son âme et ses yeux. Anéantissement où tout l'être se pâme, C'est vous son paradis et c'est elle vos cieux.

Certe on a du plaisir à respirer les roses Et, lorsqu'on un ciel bleu vient l'étoile du soir, Il en tombe du calme aux fronts les plus moroses, Comme il tombe des fleurs du haut d'un reposoir.

Mais qu'est-ce que la rose et qu'est-ce que l'étoile A côté du bonheur d'aimer et d'être aimé ? Que la rose s'effeuille et que le ciel se voile, Que vous importe à vous dans ses bras enfermé ?

N'est-ce pas le meilleur parfum qu'une maîtresse Dont la voix en tremblant égrène le mot oui ? Donner et recevoir la première caresse, N'est-ce pas le rayon dont tout est ébloui ?

O les ambitieux qui dominez la terre, Artistes, inventeurs, prophètes, conquérants, Hommes qui choisissez la route solitaire Pour qu'après votre vie on vous proclame grands,

Répondez. Dans la nuit de la tombe profonde, S'il vous souvient encor d'une joie ici-bas. Si vous avez regret de quelque chose au monde, C'est d'une heure semblable, ô grands morts, n'est-ce pas ?

Et vous qui, malheureux, avez vécu dans l'ombre, En proie aux tourments vils : la faim avec le froid, Et dont rien n'a fermé les blessures sans-nombre Que l'éternel sommeil dans le cercueil étroit ;

S'il vous advint, le temps que dure une éphémère, De presser une main dans la vôtre, d'avoir La douceur d'un baiser à votre lèvre amère Et J'éclair d'un amour à votre horizon noir ;

Oh ! vous consentiriez, n'est-ce pas, à revivre ? A laisser'les douleurs torturer votre chairs, A voir, de l'aube au soir,-tomber comme du givre Tout ce que vous-rêviez, tout ce qui vous fut cher ?

Pour sentir de nouveau venir a votre lèvre Ce baiser qui si haut vous fit voler un jour, Pour avoir la superbe et l'invincible fièvre Du premier rendez-vous dans le premier amour.

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