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1881

L’Heure du Berger

Armand RENAUD

S’IL est une heure douce entre toutes les heures, Une heure où rien d’amer en vous ne soit resté, Où les choses qu’on aime apparaissent meilleures, Où l’on arrive à Dieu par la félicité ;

C’est quand la bien-aimée, entre vos bras étreinte, Ne voulant rien encor, mais près de tout vouloir, Répondant au désir par une douce plainte, Pensive, en s’en allant, a murmuré : ce soir !

Tout le jour vous errez cherchant les endroits calmes, Bercé dans votre espoir comme dans un hamac, Dédaignant l’homme avec ses haines ou ses palmes. Mais ému par ravir et charmé par le lac.

Enfin le jour décline et l’espérance augmente. Vous rentrez, écoutant tous les bruits du dehors, Pour tâcher d’y saisir le pas de la charmante ; Et, lorsque c’est bien elle, oh ! quel vertige alors !

Cette on a du plaisir à respirer les roses Et, lorsqu’en un ciel bleu vient l’étoile du soir, Il en tombe du calme aux fronts les plus moroses, Comme il tombe des fleurs du haut d’un reposoir.

Mais qu’est-ce que la rose et qu’est-ce que l’étoile A côté du bonheur d’aimer et d’être aimé ? Que la rose s’effeuille et que le ciel se voile, Que vous importe à vous dans ses bras enfermé ?

O les ambitieux qui domine la terre, Artistes, inventeurs, prophètes, conquérants, Hommes qui choisissez la route solitaire Pour qu’après votre vie on vous proclame grands,

Répondez ! Dans la nuit de la tombe profonde, S’il vous souvient encor d’une joie ici-bas, Si vous avez regret de quelque chose au monde, C’est d’une heure semblable, ô grands morts, n’est-ce pas ?

Et vous qui, malheureux, avez vécu dans l’ombre, En proie aux tourments vils : la faim avec le froid, Et dont rien n’a fermé les blessures sans nombre Que l’éternel sommeil dans le cercueil étroit ;

S’il vous advint, le temps que dure un éphémère, De presser une main dans la vôtre, d’avoir La douceur d’un baiser à votre lèvre amère Et l’éclair d’un amour à votre horizon noir ;

Oh ! vous consentiriez, n’est-ce pas, à revivre ? A laisser les douleurs torturer votre chair, A voir, de l’aube au soir, tomber comme du givre Tout ce que vous rêviez, tout ce qui vous fut cher ?

Pour sentir de nouveau venir à votre lèvre Ce baiser qui si haut vous fit voler un jour, Pour avoir la superbe et l’invincible fièvre Du premier rende-vous dans le premier amour.

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