IL a la forme masculine Et la féminine rondeur. En lui leur beauté se combine Pour écarter toute laideur.
Sans tes fatalités impures, Femme, il te prend ta volupté. Semblables sont vos chevelures. Il n'a pas ta fragilité.
Son front, d'où jaillit la lumière, Révèle l'homme aux pensers forts ; Mais sans brutalité grossière, Sans lourde charpente du corps.
Dégoût de l'homme et de la femme Dont mon cœur était opprimé, Il m'en délivre, et dans mon âme Je possède enfin l'être aimé !
Sous un toit de marbre, porté Par de sveltes colonnes rondes, Je m'accroupis, pendant l'été, Devant tes prunelles profondes.
Une eau que recueille le toit, Sur ce toit carré se divise Eu quatre nappes tombant droit, Du carré figure précise.
En tons plus vagues et plus purs, Mes yeux perçoivent l'apparence Du paysage, par ces murs A la liquide transparence.
Au soleil s'irisant parfois, Une des nappes se colore ; Et dans tes prunelles je vois Les teintes de l'amour éclore.
Je regardai l'être aimé, Et je le vis beau, mais pâle A le croire transformé Comme on l'est après le râle.
Je le savais bien vivant, Mais je craignis un présage, Et je sanglotai devant La pâleur de ce visage.
Il me dit : « Reviens à toi. Puisque ma pâleur est belle, Adore-la sans effroi. Le Beau, c'est chose immortelle.
« Si je pâlis, c'est d'amour, C'est d'amour que je succombe. Ma pâleur préside au jour Qui luit sans fin sur la tombe. »
Mon oreille était sur son cœur Qui battait, perceptible à peine. En haut, le ciel triomphateur Rayonnait dans la nuit sereine.
Et comparant le ciel si grand Au point qui concentrait mon rêve, Je m'indignais que mon tyran Fût chose si frêle et si brève.
Mais du fugitif battement Cherchant à tracer la limite, Je vis avec étonnement Que l'Océan par lui palpite ;
Que par lui palpite le vent, Et que, base des bleus pilastres, En s'abaissant ou s'élevant, Il fait palpiter jusqu'aux astres.
Quand je regarde mes pensées En moi-même pris pour miroir, J'aperçois des formes glacées Dans des vieux cercueils de bois noir.
Ces créations de mon être Cherchent, dans leurs ais vermoulus, Quand elles ont pu me connaître. Moi-même je ne le sais plus.
Mais honteux de ma clarté morte, De ma déchéance affligé, Sur l'être aimé quand je reporte Mon regard d'angoisse chargé,
Soudain j'y trouve mes pensées Ceintes d'éclat surnaturel, De leurs splendeurs entrelacées Me faisant un rêve immortel.
Reposant près de l'être aimé, J'entendis dans la solitude De notre jardin parfumé Une rumeur de multitude.
Par quatre portes débordant, Les hommes, enfants de l'aurore, Du Nord, de l'Est, de l'Occident, Entraient toujours, entraient encore.
Et tous, défilant à leur tour, Mettaient un baiser sur la bouche De l'être ivre de leur amour. Moi, j'en souriais sur la couche ;
Car, fidèle autant que pervers, L'être aux trahisons sans blessure Puisait l'amour dans l'univers Pour me le verser à mesure.
Pour me parfumer les chemins, Pour noyer mes pensers moroses, L'être aimé jetait sur mes mains Des gouttes d'essence de roses.
Mais chaque goutte de cette eau, Des sucs les plus tendres formée, Faisait à l'instant sur ma peau Naître une plaie envenimée.
De ses ongles, dans sa douleur, L'être aimé s'ouvrit la poitrine, Dont sur moi le sang le meilleur Jaillit en source purpurine.
Plus de blessures me cuisant ! Le sang, après les avoir closes, A mes mains donnait à présent La teinte et le parfum des roses.
Étalant son corps sculptural, L'être provoquait mon étreinte. Je m'en abstenais, dans la crainte De profaner un idéal.
Prenant en pitié la torture De mon désir mal contenu : « Aime, dit-il, mon torse nu. L'idéal tient à la nature. »
Alors je plongeai dans la chair, Des sens j'excitai la folie, Non sans regret que cette lie Souillât le rêve qui m'est cher.
Mais lien secret des abîmes, Plus je lâchais la bride aux sens, Plus l'âme, comme un pur encens, Montait haut dans les deux sublimes.
Attendant l'être' aimé le soir, Je désirai mêler l'ivresse A la volupté, dans l'espoir D'une plus complète caresse.
A la taverne je courus, Et j'y fis remplir une amphore Avec le vin des meilleurs crus, Un vin mousseux, couleur d'aurore.
Mais l'être aimé jeta le vin, En me disant, non sans colère : « A s'enivrer l'on cherche en vain, Si l'on ne s'enivre d'eau claire. »
Et ses mains ayant rassemblé D'une source la pure essence : « Bois, » dit-il. Je bus et roulai Entre ses bras, sans connaissance.
Ma main caressait sa forme endormie, Qui, sous l'ombre fraîche, après la chaleur, Savourait la brise avec anémie, Et vivait à peine autant qu'une fleur.
Au sein frissonnant, à l'œil noir de fièvre, Aux baisers de feu volant par essaim, Avait succédé le calme à la lèvre, Et le calme aux yeux, et le calme au sein.
Mais inerte, en vain, sommeillait la forme ; En vain, sans désir, la chair reposait. Je sentais l'amour, tout un gouffre énorme, Qui sous l'apparent miroir se creusait.
Et plus la surface était immobile, Mieux je distinguais dans les profondeurs Spasmes et frissons, par mille et par mille, Me faisant mourir à leur trop d'ardeurs.
Cookies on Poetry Cove