L'amour qui se partage est chose Ayant des ressources sans fin : Moins de parfums verse la rose, Et moins de chants le séraphin.
Mais avec toutes les maîtresses, Aux instants les plus embrasés, Pour être une source d'ivresses, Il n'est rien d'égal aux baisers.
Par les rivales des corolles, Rivaux du miel, ils sont servis. Là, les précèdent les paroles, Là, des rires fis sont suivis.
Ni trop terrestres ni trop vagues, Ils forment l'adorable point Où, comme l'eau du ciel aux vagues, Au réel le rêve se joint.
Rien ne s'y mêle d'amertume Ni de dégoût. Tout est divin. C'est une coupe sans écume Dont la poésie est le vin.
Tantôt bondissantes panthères, Tantôt ramiers au fond des nids, Ils ont d'innombrables mystères, Ils ont dès secrets infinis.
Les uns vont effleurant la bouche, Muets, légers, à peine pris ; Pour fuir, dès qu'on les effarouche, Ils ont l'aile des colibris.
Les autres ont la véhémence Du hennissement des chevaux ; On dirait un orchestre immense Entrecoupé par des bravos.
Mais, dans un silence qu'un râle Par intervalles vient briser, Le baiser profond qui rend pâle, L'interminable, âpre baiser,
Semblant vouloir, tant il s'y presse, Par les lèvres aller au cœur, C'est là qu'est la sainte allégresse, L'amour complet, l'amour vainqueur.
Certes, fuir dans le crépuscule, Caresser une chair de lait Où le frisson d'amour circule, Que sais-je encore ? tout me plaît.
Mais si, par une circonstance Lugubre, il me fallait choisir Et ne plus lire qu'une stance Dans le poème du plaisir,
Je te prendrais, ô stance folle Que par les soirs électrisés M'apporte la brise qui vole ; Je vous choisirais, ô baisers.
Et, dans l'hiver de mes désastres, J'aurais les plus douces chaleurs, Des dents blanches étant mes astres Et des lèvres roses mes fleurs.
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