ÉCHANSON, va chercher, au coin de la place,
Un pauvre vieillard sans pieds, sans mains, sans yeux,
Qui, se laissant huer par la populace,
N'interrompt jamais son deuil silencieux.
Il a sur tout le corps un verdâtre ulcère ;
Nul soleil ne peut l'empêcher d'avoir froid.
De plus un souvenir le tient dans sa serre
Implacablement, c'est d'avoir été roi.
Échanson, de ma part, va dire à cet homme
Qu'il vienne avec moi boire ici, que mon vin
Donne ce que la terre a de mieux en somme,
L'oubli, le sommeil, tout ce qui n'est pas vain.
Ivre, quoique sans yeux, il verra des flammes
Tracer devant lui des dessins fabuleux,
De mobiles dessins pareils à des âmes,
De leurs ailes d'or fendant les Édens bleus.
Adieu la pauvreté, les haillons, la plaie ;
Il n'aura plus froid, ne se souviendra plus.
Point de réel menteur ! l'illusion vraie
Où nul cœur ne souffre, où nul corps n'est perclus.
Va le chercher ! ma coupe est la seule chose
Où ses maux pourront trouver leur guérison.
Le reflet de ses pleurs y deviendra rose,
L'écho de sa plainte y deviendra chanson.