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1860

L'Aumône

Armand RENAUD

ÉCHANSON, va chercher, au coin de la place, Un pauvre vieillard sans pieds, sans mains, sans yeux, Qui, se laissant huer par la populace, N'interrompt jamais son deuil silencieux.

Il a sur tout le corps un verdâtre ulcère ; Nul soleil ne peut l'empêcher d'avoir froid. De plus un souvenir le tient dans sa serre Implacablement, c'est d'avoir été roi.

Échanson, de ma part, va dire à cet homme Qu'il vienne avec moi boire ici, que mon vin Donne ce que la terre a de mieux en somme, L'oubli, le sommeil, tout ce qui n'est pas vain.

Ivre, quoique sans yeux, il verra des flammes Tracer devant lui des dessins fabuleux, De mobiles dessins pareils à des âmes, De leurs ailes d'or fendant les Édens bleus.

Adieu la pauvreté, les haillons, la plaie ; Il n'aura plus froid, ne se souviendra plus. Point de réel menteur ! l'illusion vraie Où nul cœur ne souffre, où nul corps n'est perclus.

Va le chercher ! ma coupe est la seule chose Où ses maux pourront trouver leur guérison. Le reflet de ses pleurs y deviendra rose, L'écho de sa plainte y deviendra chanson.

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