C'EST toi, pauvre, fils de pauvresse,
Qui m'as frappé de ton couteau,
Pour sauver le peuple en détresse
Que je broyais dans un étau.
Quand roi, généraux et ministres
Se courbaient, glacés de terreur,
Devant mes volontés sinistres,
Chétif, tu bravas ma fureur.
Quand de la misère publique
Ceux qui tiraient les gros impôts,
Livraient la foule famélique
A mes coups, pour sauver leurs peaux ;
Toi sur qui le haillon se vautre,
Tu pensas, généreux et fier : «
C'est un homme, j'en suis un autre ;
Il a du fer, ayons du fer. »
Homme qui dévouas ta vie
Pour me tuer, moi, le tyran,
Dans la multitude asservie,
J'aime ton solitaire élan.
Mais n'as-tu pas conçu de doute
Sur le rêve qui te berça ?
Crois-tu, moi chassé de la route,
Que le monde eût changé pour ça ?
Écoute, je te fais le maître
De ceux dont ton cœur eut pitié ;
En apprenant à les connaître,
Je veux que tu sois châtié.
Sur eux si tu peux sans nausées
Étendre d'en haut ton regard,
Que mes couronnes soient brisées,
Et que j'aie au cœur ton poignard !