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1895

Entre Charybde et Scylla

Armand RENAUD

LE calme est grand, fuyons la rive, Et sur la mer qui dort voguons sans matelots. La clarté du ciel nous arrive Avec l'astre d'argent reflété par les flots.

Nos guitares sont accordées. Laissons d'un môme essor toujours, toujours plus loin. Folles chansons, folles idées, Au bercement de l'eau, s'envoler sans témoin.

Enivrez-vous du vaste espace, De la douceur du vent qui passe. Des mystères et des clartés. Les courants ne feront point grâce

A ceux qui les ont affrontés. Chantez ! Chantez ! Tandis qu'en troupes vagabondes Nous foulons gaîment de nos rondes

Les prés aux gazons veloutés, Imprudents, les vagues profondes Vont rouler vos corps emportés. Chantez ! Chantez !

Oui, je m'enivrerai sans avoir peur du gouffre, Oui, je m'enivrerai sans redouter la mort. Sur le rivage humain l'on végète et l'on souffre. Ici le flot profond me fait un cœur plus fort.

Chantez, musiciens ! Mêlez vos harmonies ! Du rivage quitté n'ayez pas de regrets. Laissez-vous endormir par la voix des génies. Le charme est infini. Que nous importe après !

Mieux vaut ne pas rester à l'étroit sur la terre. Puisque après tout la mort doit toujours nous avoir. Vaste mer, vaste amour, c'est le même mystère. Laissez-vous entraîner, cœurs qui voulez savoir.

Sur les âmes pusillanimes Nous jetons les flots de l'oubli ; Mais nous ouvrons, dans les abîmes, La splendeur des rêves sublimes

Aux cœurs forts qui n'ont pas faibli. Sur un idéal qui l'embrase, Malheur à qui nous est venu ! Nous l'engloutissons dans la vase,

Mais nous versons la grande extase Aux amoureux de l'inconnu.

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