OH ! comme il a souffert au bagne, huit années ! Les misères sur lui semblent s'être acharnées. Geôliers et compagnons, tout lui fut douloureux… Les uns, maîtres brutaux, l'ont jugé dangereux,
Pour son horreur de toute hypocrite bassesse. Et l'ont, de parti pris, persécuté sans cesse ; Les autres, forcenés hurlant comme des loups Après les biens d'autrui dont ils sont si jaloux.
N'ont pas trouvé chez lui la haine qui les ronge. Et se sont écartés de cet esprit qui songe. Eux ne cherchent qu'un but : détruire et se venger ; Lui ne pense qu'aux maux qu'on pourrait alléger
Par de meilleures lois, sans folles saturnales. Aussi les harangueurs des révoltes banales L'ont-ils tenu pour traître ou du moins pour peu sûr, Et, d'un commun effort, enserré dans un mur
Qui lui crée, au milieu de tous, la solitude. Certes, ce fut, de ses épreuves, la plus rude. Dans un bagne, être en butte aux geôliers, c'est normal Leurs coups, leurs châtiments au corps seul font du mal.
Mais être enveloppé par l'hostile silence De compagnons vers qui tout votre cœur s'élance. Et partout, sourdement, contre soi les sentir, C'est, étant sans reproche, être deux fois martyr !
Pierre a bu jusqu'au fond la coupe d'amertume, Pardonnant les erreurs comme il avait coutume, Ne se plaignant jamais, espérant conquérir La force de l'apôtre à force de souffrir.
Huit ans, l'horrible poids a pesé sur sa tête. Pourtant l'heure est venue où justice s'est faite. Un vagabond, pour vol, dans Paris, arrêté, Poussé par un remords tardif, a raconté
Que, s'étant accusé pour sauver une femme, Un innocent, au bagne, est puni comme infâme. Il a donné les noms et, pour preuve à l'appui, Avoué que le vrai coupable, c'était lui.
Grâce aux journaux, jetant leur clameur continue, La nouvelle jusqu'aux déportés est venue, Et, d'autant plus grandi qu'on l'avait conspué, Partout, comme un héros Pierre fut salué.
Plus d'ennemis ! même il aurait sa grâce pleine, S'il n'avait résolu de rester à la peine Tant que ses compagnons à peiner resteront. Enfin ! enfin ! voici que la chaîne se rompt !
A tous, par l'amnistie, on a rouvert la France ; Et Pierre sent fleurir un regain d'espérance, Aux lueurs qu'il perçoit, la discorde cessant. D'une aurore de paix après les jours de sang.
Aussi, de rêves d'or fut-ce l'âme bercée Qu'il fit, pour le retour, la longue traversée. Hélas ! il avait trop souffert. Son pauvre cœur De vivre, même heureux, n'avait, plus la vigueur
Et, par l'émotion rongé fibre par fibre. De battre pour un noble espoir n'était plus libre. L'attente du pays, plus proche à chaque instant, De la mort par degrés le rapprochait d'autant.
Et lorsque la vigie eut salué la terre. Que chacun, frissonnant d'un trouble involontaire. Fut monté sur le pont pour regarder, vers l'est, Le brouillard indistinct où l'on soupçonnait Brest,
Pierre, après quelques pas, tomba, pris de faiblesse. « Mes amis ! cria-t-il, je me meurs ! Qu'on me laisse A pleins poumons, du moins, aspirer, pour finir. Le vent de la patrie et l'air de l'avenir. »
Et comme, autour de lui, la foule consternée Faisait silence : « Ainsi va notre destinée ! J'aurais voulu pouvoir une dernière fois Baiser le sol sacré qu'à l'horizon je vois ;
Et mon cadavre seul en atteindra la rive. A son but, jusqu'au bout, jamais l'homme n'arrive. Mais qu'importe qu'on soit par la mort arrêté, Si, debout et marchant, reste l'humanité ! »
Déjà se dessinait la ligne de la côte. Le moribond, le corps glacé, mais la voix haute : « Salut, poursuivit-il, pauvre pays saignant, Dont l'histoire est un drame héroïque et poignant !
Gladiateur du droit, champion de l'idée, Nation, par l'amour du genre humain guidée, Qui, toujours présentant la poitrine au danger, N'admets pas que ton sang soit chose à ménager,
Et, dévouée à tous, sans pour toi prendre garde, En frère, trop souvent, traites qui te poignarde ! Salut, incorrigible éclaireur de demain, Qui, parmi les écueils, suivant droit ton chemin.
Tantôt planes, tantôt roules dans les abîmes, Et qui vaux mieux encor par tes erreurs sublimes, Par tes chutes, tes jours de tourment et de deuil. Que par les rayons d'or dont tu te fais orgueil !
Toi qui, vingt fois, parus t'engloutir dans la tombe, Et qui renais sans fin pour une autre hécatombe, Ton cœur devant toujours au monde qui l'attend En pâture s'offrir, vermeil et palpitant !
« Vous, mes amis, vous qui bientôt toucherez terre, A la France donnez l'exemple salutaire. Que tout germe de haine en vous soit effacé, En songeant au pays qui râle, au vif blessé,
Quand, piétinant sur lui, ses fils s'entre-déchirent ! » Et d'un commun accord comme tous applaudirent, Il ajouta : « Plus fort vous saurez vous unir, Plus tôt viendront les temps rêvés dans l'avenir.
L'avenir ! j'entrevois cette terre promise, Couverte si longtemps par une vapeur grise, Comme je vois le port qu'un rayon vient dorer. Sachant que là non plus je ne dois pas entrer !
Cet avenir sera, j'en ai la certitude. Clément pour les petits, doux pour la multitude ; Et le peuple, à son tour, sentant mieux son devoir, Dans l'ivresse du bouge aura honte à se voir.
De justes lois traitant chacun selon ses œuvres. L'envieux n'aura plus l'emploi de ses couleuvres ; Et ce sera l'esprit, de l'erreur délivré, Qui fera vivre en paix le monde équilibré.
« O frères ! l'invincible idée ouvre ses ailes. Ne vous attardez pas à de folles querelles ! Le progrès qui va droit et n'admet point d'arrêt. Pour passer outre, à vos fureurs vous laisserait.
Mais vous rejetterez ce crime envers vous-mêmes. Calmes et sérieux, penchés sur les problèmes Que la science seule, avec le temps, résout, Vous ne détruirez rien, vous transformerez tout,
Et, d'un chercheur à l'autre évitant le divorce. Vous serez l'union, afin d'être la force. » En rade, à ce moment, le navire arrivait. Pierre eut un dernier spasme. A peine s'il vivait.
Il dit encor, mourant que sa pensée obsède. Ces deux seuls mots : « Concorde ! espoir ! » et tomba raide.
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