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1895

Dernière Pensée

Armand RENAUD

LA vie a fait son œuvre implacable et fatale. La séductrice a vu, pétale par pétale, Se faner la jeunesse et s'effeuiller l'amour. Le théâtre a brisé son idole d'un jour.

Jetée aux quatre vents du ciel par ses caprices, La richesse a quitté ses mains dissipatrices. Quelques couronnes d'or, quelques bouquets séchés Sont les derniers débris de ses rêves fauchés.

Elle est morte déjà sans être dans la tombe. Plus avant, chaque jour, elle sent qu'elle tombe Au gouffre sans espoir de l'éternel oubli. Et cependant son cœur de douceur est rempli ;

Car, pour finir en paix son orageuse vie, Se cachant avec soin, misérable et ravie. Elle a voulu revoir Venise, contempler La beauté que l'enfant contempla, se mêler

Non pas au tourbillon vivant dont elle est lasse. Mais aux débris muets qui meurent avec grâce, Façades effritant dans une onde sans plis Leurs marbres par le temps patines et polis.

Et, pour dernier soupir, se perdre dans le rêve. Quand la pâleur du soir, où l'étoile se lève, Met aux toits de Saint-Marc dans le ciel bleu plongeant, Comme un semis de neige et des flocons d'argent.

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