Les sarments rampaient entre les pierres Ou montaient au tronc rugueux des ormes, Tordus et noués en nœuds difformes Comme des orvets et des vipères.
Courbés sous le fouet des rois avares, Nous avons versé nos pleurs, nos peines ; Nous avons ouvert nos pâles veines, Nous avons nourri les vignes rares ;
Nous avons pillé les ceps d'automne ; Le moût bruissait au fond des cuves, Pour les maîtres, saouls de chauds effluves, Le sang de nos cœurs emplit la tonne.
L'eau langoureuse endormait les saules ; Vers le déclin des tièdes journées Elle frôlait de lèvres pâmées Les seins roses, les blanches épaules.
Le chœur estival des femmes nues Plus doux que le chant des tourterelles Propageait parmi les roseaux grêles Le frisson de voluptés inconnues.
Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes. D'autres prendront vos fragiles âmes ; Ils évoqueront les belles femmes Avec la voix magique des flûtes.
Notre peau s'use au fer des navettes, Notre peau gerce à tistre la soie ; Dehors le printemps chante et flamboie : Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes.
Toujours notre front dolent s'incline Vers le métier dès la prime aurore ; Toujours nos doigts fanés font éclore De fraîches fleurs dans l'étoffe fine.
Et sur le linceul et sur les langes Des empereurs porphyrogénètes Nous entrelaçons les fauves bêtes Qui rôdent dans nos songes étranges.
Nous avons dompté les mers funèbres Et vaincu leurs gueules forcenées : La lèpre mord nos mains décharnées Ronge la moelle de nos vertèbres.
En vain le soleil d'été rayonne : Car nous nous traînons dans les venelles, Grelottant de fièvres éternelles, Et sur nos os la laine frissonne.
Cependant nous portions dans la cale La poudre d'or et les aromates Et de souples filles aux chairs mates Mûres de lumière orientale.
Cookies on Poetry Cove