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1897

LA GLOIRE DU VERBE

Pierre QUILLARD

Une nuit langoureuse et sereine enveloppe D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or Les barques, essaim las de cygnes sans essor, Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope ;

Et des flambeaux pareils à des soleils couchants Illuminent la soie et les gemmes persanes. Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.

Les esclaves courbés effleurent de leurs rames Les papyrus géants teints de brèves clartés Et l'eau lente roulant des flots de voluptés Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes.

Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font Les voix des matelots, les flûtes et les harpes Le guérisseur voilé de ses triples écharpes Ossar-Hapi sommeille en son temple profond ;

Et de vagues lueurs éparses sur les dalles Éclairent tristement de leurs reflets confus Les suppliants couchés auprès des grêles fûts En un fétide amas de chairs et de sandales.

Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères, Mais tel que le géant déchiré par les serres Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi

Évoque sans trembler le prince du mystère : «O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi, Vierge d'étonnement puéril et d'effroi, J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre,

Atroces et cléments, magnifiques et laids Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites Près du fleuve farouche où chantent les lychnites Dans la splendeur des clairs de lune violets

Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase Sous les neiges de la fabuleuse Thulé, J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase ;

Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps Et qui me guérirait des angoisses de l'âme : Parle, sinon la mort prochaine me réclame Et l'horreur d'ignorer me consume : j'attends.»

Alors des profondeurs et des ténèbres saintes Comme un jeune soleil sort des gouffres marins, Blanche, laissant couler des épaules aux reins Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,

Une femme surgit : son manteau radieux Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante ; Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux

S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles Et les villes, les champs, les cimes, les déserts, La mer prodigieuse et l'infini des airs Semblaient se réfléchir et disparaître en elles ;

Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix Unissait aux échos des lyres et des sistres Le souffle des baisers et les râles sinistres De la haine et le bruit des vagues et des bois :

«Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies Les songes et l'espoir de ton cœur puéril, Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril Et des soirs frissonnant de calmes harmonies ;

Tu regardes avec des tendresses d'amant Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses S'élever dans les champs du ciel éperdument ;

Volontaire captif de l'éternelle Omphale Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais Faire chanter aux corps ardemment enlacés Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale ;

Ton esprit altéré de désirs immortels Épuiserait encor la coupe des prières, Ta parole dément tes attitudes fières Et tu t'es prosterné devant tous les autels.

Mais toujours au milieu de tes extases vaines Le mensonge des dieux et des lèvres te point Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point, Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.

Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois L'enivrement de vins illusoires, qu'importe ? Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte Mais le monde subsiste en ta seule âme : vois !

Les jours se sont fanés comme des roses brèves, Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis Et je nais à tes yeux de tes regards ravis Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.»

La forme s'effaça, la parole se tut, Et délivré du poids antérieur des chaînes, L'homme plana plus haut que les heures prochaines Et comme tout, canaux, cité, temple abattu

S'enfonçait lentement dans la brume amassée Sur le fond ténébreux des êtres et des temps, Pure clarté, pistils de rayons éclatants, Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée.

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