Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle A mon désir, tu n'es pas l'ombre que j'appelle Et trop d'astres encor m'offusquent de clarté Pour que je boive en toi les coupes du Léthé.
Autrefois, j'ai vécu derrière les murailles Des villes ; je connais les brèves funérailles De toute joie et vers la cime et vers la tour, Pour le muet exil que je veux sans retour,
J'ai fui l'âcre parfum des roses effeuillées. Lorsque je suis venu, les portes verrouillées Pleuraient plaintivement comme des chiens meurtris, Et j'oubliais le monde et méprisais leurs cris :
Mais la pierre me parle ainsi qu'une vivante Maintenant, et flambeau d'angoisse et d'épouvante, Dans mon cœur las du crépuscule rouge et noir, Chaque étoile qui monte allume un triste espoir.
Eaux bienheureuses, vos paupières sont voilées : Aucun rêve de ciel et d'algues emmêlées N'ondule dans le calme abîme ; nul reflet Des jours antérieurs où l'aube étincelait
Sur votre moire alors juvénile et chantante Ne se réveille en vous par la nuit éclatante Avec le souvenir d'un antique soleil. Eaux bienheureuses, vous dormez du vrai sommeil.
Vous les pâles, vous les froides et les obscures, Vous les mortes. J'attends les suprêmes augures, Les cygnes éternels ouvrant leur vol sacré,
Et l'heure, enfin libératrice, où je serai, Eaux bienheureuses, lac de nuit, lac de silence, Digne de votre accueil et de votre clémence. Va-t'en. Que me veux-tu, larve ou fantôme humain,
Dont le pas sacrilège usurpe mon chemin : J'ignore quel passé funéraire t'escorte Et me barre avec toi la route de la porte, Ou si ta robe aux plis ténébreux de son deuil
Recèle un étendard de victoire et d'orgueil, Mais qu'importe ? tu viens des carrefours vulgaires, Et tendresse, douleur, pourpre illustre des guerres, Clameurs des foules furieuses, bruit des pas,
Gestes des suppliants, monde, je ne veux pas, Quand je me penche enfin vers l'ombre sans aurore, Qu'un souvenir des jours anciens attente encore A mon âme recluse et mûre pour la nuit.
Va-t'en. Je suis venue où le soir me conduit, Par le soleil ou par la pluie aux larges gouttes, Après des routes et des routes et des routes.
Quand je suivais la mer aux heures de reflux Le sable de la grève a brûlé mes pieds nus ; Et ma chair a saigné de toutes les épines A travers les fourrés, les ronces des ravines
Et les ajoncs aux rudes marges des marais. Mais partout, aussitôt que la terre où j'errais Portait empreinte sur l'argile ou sur l'arène La trace des vivants, j'ai fui. Je sais la haine
Dont ils poursuivent la passante et sur mes yeux Ont pesé trop souvent leurs poings injurieux Pour que je m'aventure ayant vu leurs foulées. Seuls parfois les palais des villes écroulées
Sous leurs porches déchus fraternels à mon sort M'ont offert un sommeil puissant comme la mort. La solitude ment où tu viens d'apparaître ; L'asile de repos que je croyais sans maître
Abrite hélas ! ton âme fauve de vivant : Je quitterai le seuil et le toit décevant Où ton deuil autre que mon deuil se cache et pleure L'ombre immense est hospitalière.
Non, demeure, Puisque la volonté de ton sort et du soir A mené tes pieds las vers le morne manoir Et vers l'hôte imprévu dressé devant ta face
En qui ta voix a fait s'épanouir, vivace, Une fleur de jadis aux pistils oubliés. J'y consens : ô soleils abolis, flamboyez Encore, surgissez dans ma sombre mémoire
En aube de suprême et cinéraire gloire Avant que cette chair s'engloutisse à jamais ; Et toi, dolente ombre d'une ombre que j'aimais Et qui m'a refusé ses lèvres mensongères,
Toi qui dormis sous des étoiles étrangères Des sommeils flagellés par l'âpre fouet du vent, Entre sans peur avec un sourire d'enfant Et l'ingénuité d'une âme puérile
Dans la vieille maison où le hasard t'exile. Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans, Ni combien de matins, combien de jours pesants Ont écrasé l'errante amère et résignée,
Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée Où le secret des dieux demeure enseveli, Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli, Emportant dans le cours pacifique des fleuves
Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves. A peine un souvenir obscur survit en moi, Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée :
Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée De la forêt ; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains, Éperdue, à travers les rochers sans chemins, Et je frissonne encor de l'étreinte éludée
Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée Écoutait survenir l'approche des pas lourds. Cependant par des soirs, solitaires toujours, J'ai miré mon visage au miroir des fontaines
Et tendu vers mon front des lèvres incertaines Dont la source perfide a glacé le désir ; Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir, Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne,
Sans avoir accueilli mon baiser taciturne. Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait Parle plus doucement à mon cœur inquiet Et qu'après les assauts de la tempête rude
Des astres bienveillants dorent la solitude. Donc j'entrerai sans peur dans la maison. Salut, Seuil, et que les haillons du passé révolu
S'envolent de ma chair au vent qui les emporte Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte Pour renaître en splendeur de soleil exalté, Belle de sa jeunesse et de sa nudité.
Je le sais : mon destin m'entraîne et tu le veux, J'irai. Je dois offrir aux chocs tumultueux Dès le premier appel de l'aube avant-courrière Ma poitrine héroïque et libre de guerrière ;
Et mon poing brandira le glaive désormais. Je le sais : mais l'exil sombre où tu t'enfermais S'illumine pour toi de ma chair apparue, Et radieuse encor, même absente, j'obstrue
Les portes de la nuit que tu heurtais déjà. Ami, dont ma venue importune outragea Le manoir de silence et d'ombre inviolée, Pardonne, pour ton deuil de solitude emblée,
A l'Errante qui part, chaude de tes baisers. Va : le soleil bondit dans les cieux embrasés ; C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes Te ruer en clamant aux oreilles serviles
Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets. Viens et regarde : là de houleuses forêts Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges ; Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges,
Et les paysans nus courbés sous les sillons A jamais ; et plus loin des foules en haillons, Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes, Tournent vers le palais des prunelles hagardes
Et des poings décharnés par l'immuable faim Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main. Ce qui fut moi naguère et richesse stérile Et dépouille des temps silencieux rutile
Autour de ton front jeune et de tes seins altiers : Voici venir un vol de cygnes éployés, Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles.
Va : la chair que la mort heureuse requérait S'évanouit parmi les choses, sans regret, Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème,
Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs, Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée. Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée
Je serre puissamment le pommeau froid du glaive Et si le monstre ancien se rebelle et se lève, Je rougirai le sol de sa tête coupée, Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles
Et toute la douleur avec toute la joie ; Je chasserai le loup et l'hyène de proie Et je veux emporter les royales corolles Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines :
Afin que le parfum des roses inconnues, Épars farouchement sous la voûte des nues, Suscite dans les cœurs les désirs et les haines, Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves,
Attelés à la meule au fond de l'ergastule ; Mon verbe lacérant l'antique crépuscule Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves ; Redressez-vous ; sarclez les herbes parasites :
Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles, Et que les murs vaincus par vos fortes épaules Vous ouvrent le jardin des terres interdites Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore
En butin triomphal pour les races vengées, Tandis que le sang vil des bêtes égorgées Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore.
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