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1897

L'AVENTURIER

Pierre QUILLARD

Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline, Un amoncellement de blocs prodigieux Monte : des chiens de bronze aux yeux de cornaline Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les cieux.

Les murs massifs, coupes de portes métalliques, Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon ; Au faîte, le soleil frappe de feux obliques Un étendard taillé dans la peau d'un lion.

Pacifiques, devant la demeure farouche, Des rosiers rouges et des lys parent le bois Où passe, inoffensive aux roses qu'elle touche, L'enfant belle à dompter les héros et les rois.

Le calme lumineux du jour mourant caresse L'enfant grave : elle glisse entre les nobles fleurs Avec des gestes lents d'idole ou de prêtresse Qui n'a jamais connu le rire ni les pleurs.

Elle va, contemplant de ses larges prunelles Les vagues de forêts qui ferment l'horizon Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles Le maître hérissé d'une horrible toison.

C'est son père, tueur de bœufs, ployeur de chênes ; Embusqué tel qu'un fauve aux aguets, il attend Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan.

Puis il revient, tranquille, après chaque tuerie, Courbé sous le butin comme un roi triomphant, Et tandis que les morts saignent dans la prairie Suspend de lourds colliers au cou de son enfant.

Maintenant une nuit de lune, froide et claire, Découpe le profil des monts sur les chemins ; Le meurtrier fatal, sans haine et sans colère, Écoute s'approcher un bruit de pas humains.

Et voici qu'au détour de la route moussue Apparaît, radieux sous l'armure qui luit, Un guerrier casqué d'or qui porte une massue Et dont le manteau rouge illumine la nuit.

Le Tueur, allongé dans la broussaille, épie Le Héros dédaigneux en marche vers la mort ; Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie, Réveille les échos de la forêt qui dort :

«Je suis venu ; hors du repaire, ô vainqueur d'hommes ! Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens ; Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes Si tu peux m'étouffer dans tes embrassements.»

—«Soit ! ta bouche saura la saveur de la terre.» Et l'antique lutteur se dresse avec ennui Pour écraser d'un coup de poing et faire taire L'éphèbe injurieux qui parla devant lui.

Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée, Groupe tumultueux de râles et de cris : L'enfant calme regarde, au fond de la vallée, Le meurtre habituel du haut des monts fleuris.

Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine L'ombre du double corps et des torses jumeaux Et sûre du vainqueur, s'enivre avec l'haleine Des parfums langoureux épars sous les rameaux.

Mais tout à coup, après une clameur sauvage, Ses impassibles yeux se ferment de terreur : Comme un bœuf abattu dans le natal herbage, L'invincible est couché sous le jeune lutteur.

Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues, Monte vers le jardin : «Vous serez apaisés, O morts, je vengerai vos âmes éperdues Et la victime est belle et vierge de baisers.

O morts, je vais tuer dans la Fille maudite Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs.» Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite Et l'Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants :

«L'Homme vous briserait avec ses mains brutales, Roses que je laissais fleurir et défleurir ; Un arome puissant monte de vos pétales, Vos parfums sont trop doux pour que j'aime à mourir.

Ma chair frissonne ; sauvez-moi, fleurs protectrices. O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis, Je voudrais me cacher dans vos étroits calices Et refermer sur nous le voile des taillis.

Au moins, versez en moi vos senteurs : que j'emporte Dans le morne pays vos baumes précieux, O fleurs qui renaîtrez lorsque je serai morte, Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux !»

Elle murmure encor des mots et des prières Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers, Traîne par les cheveux l'Enfant dans les clairières Et fait boire son sang aux roses des halliers.

«J'ai tué le Brigand et la Magicienne, L'œuvre est bonne : luisez sur ma route, astres purs !» Et l'Éphèbe drapé dans la pourpre ancienne, Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs.

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