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1897

L'ÂME SEULE

Pierre QUILLARD

La bienfaisante nuit couvre la ville immense D'où montaient vers le ciel des sanglots et des chants Et la grande cité semble un lac de silence Frôlé par la rumeur pacifique des champs.

Mer des vivants, mer furieuse qui te rues Emportant dans tes plis les deuils et les baisers, Tu roules tout le jour sur le pavé des rues, Mais le soir calme endort tes râles apaisés ;

Et les rêveurs amis des nécropoles saintes, Délivrés de la joie, affranchis du remords, Errent par les soirs clairs et fleuris d'hyacinthes Comme des immortels dans la maison des morts.

Hommes, laissez passer dans la nuit solitaire Ceux qui foulent toujours des chemins non frayés : Les exilés divins ont repeuplé la terre Et je me sens plus seul quand vous vous réveillez.

Quels démons ont pétri de leur mains ironiques Vos faces de mensonge et de stupidité, Je ne sais, mais le mal suinte de vos tuniques Et votre rire impur attente à la beauté.

Le matin revenu, soyez tels que vous êtes. Moi cuirassé d'orgueil et de mépris serein Entre mon cœur farouche et vos clameurs de bêtes Je laisserai tomber une herse d'airain.

Je m'en irai là-bas vers la forêt clémente : Les arbres fraternels m'appellent doucement ; L'herbe bruit, l'eau des fontaines se lamente Et rit comme une nymphe avec son jeune amant.

La forêt a gardé pour mon oreille seule Les chants anciens et les fleurs nobles d'autrefois Parfument à jamais sa mémoire d'aïeule Et tous les rhythmes morts revivent dans sa voix.

Les chênes musculeux portent de verts portiques, Où pareils à des rois mes rêves passeront Et près des dieux nouveaux, fils des taillis antiques, Je plierai les genoux et courberai le front.

Mais retrouveras-tu la jeunesse première, O parleur orgueilleux, ivre d'un vin mauvais ? Et si dans la splendeur de la pure lumière Ton rêve était moins beau que tu ne le rêvais ?

Ainsi qu'un porteur las délivre ses épaules Tu voudrais rejeter les souvenirs humains Et suivre le ruisseau qui court entre les saules Et marcher tout le jour au hasard des chemins.

Va ! tu n'entendrais plus les voix surnaturelles Qui t'invitent la nuit, vers les magiques bois ; Dans les halliers saignant de mûres et d'airelles Tu serais poursuivi par les mauvaises voix.

Reste jusqu'à la mort baigné de crépuscule Avec l'âpre regret des astres radieux : Tu n'es pas assez grand pour le manteau d'Hercule Et pour te revêtir de la pourpre des dieux.

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