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1897

JUDEX

Pierre QUILLARD

Par le prétorial silence de la nuit Où sonnent seulement des horloges funèbres J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit.

Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées, Sans chants impérieux et tristes de buccins, N'écoutant que la voix des remords en nos seins Le Juge intérieur passe dans nos pensées.

Les spectres dont le jour avait tué les cris, Les spectres dont le jour avait clos les prunelles, Surgissent maintenant des tombes éternelles Et redressent leurs fronts livides et flétris.

O baisers reniés, mémoire des caresses, Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais, O cadavres divins que j'aime et que je hais, Regards accusateurs et bouches vengeresses,

Que voulez-vous de moi ? spectres, ayez pitié ; N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge ; Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge Pour le coupable en pleurs et le crucifié.

Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme Chaque soir : il prononce irrévocablement La sentence de deuil, de honte et de tourment Et fait couler en moi des rivières de flamme.

Puis il remonte au ciel lointain dont il descend Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître, Tandis que dans l'obscur abîme de mon être Un enfer de douleur hurle en le maudissant.

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