Par le prétorial silence de la nuit
Où sonnent seulement des horloges funèbres
J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres
Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit.
Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées,
Sans chants impérieux et tristes de buccins,
N'écoutant que la voix des remords en nos seins
Le Juge intérieur passe dans nos pensées.
Les spectres dont le jour avait tué les cris,
Les spectres dont le jour avait clos les prunelles,
Surgissent maintenant des tombes éternelles
Et redressent leurs fronts livides et flétris.
O baisers reniés, mémoire des caresses,
Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais,
O cadavres divins que j'aime et que je hais,
Regards accusateurs et bouches vengeresses,
Que voulez-vous de moi ? spectres, ayez pitié ;
N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge ;
Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge
Pour le coupable en pleurs et le crucifié.
Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme
Chaque soir : il prononce irrévocablement
La sentence de deuil, de honte et de tourment
Et fait couler en moi des rivières de flamme.
Puis il remonte au ciel lointain dont il descend
Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître,
Tandis que dans l'obscur abîme de mon être
Un enfer de douleur hurle en le maudissant.