Un jour de la Mi-Carême À me rigoler moi-même Étant bien déterminé, Il me prit la fantaisie,
Sur ma face cramoisie De me coller un faux nez. Un pif superhébraïque. Il fallait être héroïque
Pour l’arborer. En effet, On eût dit une gargouille ; Mais comme toujours il mouille Ce jour-là, c’était parfait.
Me voilà donc dans la rue, Emmi la foule bourrue, Avec ce nez triomphant. Pour l’un, j’étais le « nasique »
Monarque de la Belgique, Pour l’autre un jeune éléphant. Fort heureux, en fin de compte, Qu’on se trompât sur ma trompe.
J’étais donc sans nul émoi, N’ayant qu’une seule envie, C’est de traverser la Vie, De tous ignoré, fors moi.
Je suivis de préférence, Comme aussi par déférence, Un char, où quelques « beautés » Faisaient cortège à la Reine,
Me croyant à la sereine Époque des Royautés. Et plus j’étais anonyme, Et plus, en mon for intime,
J’allais me gorgiasant. Mon Dieu ! qu’il faut peu de chose Pour voir l’existence en rose ! Un nez, c’est bien suffisant.
Tout à coup, dans cette foule, Un bras sous mon bras se coule ; C’est une marquise, au moins ?… Qui, sans hésiter, me cueille,
M’invite à son « portefeuille », Et me veut voir sans témoins. Elle avait dû, j’imagine, Tiquer sur mon aubergine,
Et, dans son illusion, Me jugeant à son échelle, En tirer je ne sais quelle Flatteuse conclusion.
Je suivis la demoiselle. Mais, en arrivant chez elle. Mon nez était détrempé, Et pendait comme une loque,
Si bien que notre colloque Fut court sur le canapé. Elle me fit une escorte De coups de pieds, à la porte,
En me traitant de feignant… Ce qui prouve bien, en somme Que le nez ne fait pas l’homme. Fût-il impressionnant.
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