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1920

LA QUESTION CULINAIRE

Raoul PONCHON

Il a raison, le petit père. Il ne saurait, qui peut le faire, Payer trop cher son cuisinier. De tous les serviteurs, j’estime,

Le premier, le plus légitime, C’est assurément ce dernier. Toujours la cuisine fut chère Aux cœurs bien nés. La bonne chère

Plaît aux Dieux. Et, les malheureux Qui ne s’en soucient sont des oies, Méconnaissant une des joies De ce monde. Tant pis pour eux.

Être grossier — va-t-on me dire — Que la gastronomie attire ! Pardon !… Je ne prétends pas qu’il Faille faire un dieu de son ventre,

On ne doit pas, non plus, que diantre Le traiter comme un seigneur vil. Pourquoi faudrait-il que je fisse Le ridicule sacrifice

De mon goût ? Pourquoi de mon goût ? Il a même voix au chapitre, Et m’intéresse au même titre Que mes autres sens, après tout.

Qu’un savant, tout à ses problèmes, Comme un poète à ses poèmes, Ne mangent que pour le « besoin » Ils n’en font pas moins leur ouvrage ?

Mais ils en feraient davantage S’ils mangeaient avec plus de soin. Oh ! cette indifférence atroce De gens qui soignent leur carrosse,

Et ne s’attardent du tout pas À ce qu’ils mangent ou qu’ils boivent ; Et qui, de ce fait, ne conçoivent En quoi consiste un bon repas !

Ils inviteront à leur table, Autour d’un dîner lamentable, Des convives mal assortis ; C’est, d’ailleurs, le premier reproche

À leur faire. La chère est moche, Et le vin n’est pas garanti. Après telle fâcheuse agape, Parfois votre hôte vous attrape :

« Vous êtes gai comme un tombeau ! Dit-il. D’où vient cet air maussade ? Est-ce que vous seriez malade ? » Vous pourriez répondre à ce veau :

« Parbleu ! ne t’en prends, misérable ! Qu’à toi-même, à ton affreux vin, Ta maigre chère… Mon cerveau N’est pas ce qu’un vain peuple pense,

C’est quand satisfaite est ma panse, Qu’il s’éveille et qu’il fait le beau. « Et si c’est par pure lésine Que tu grattes sur ta cuisine,

C’est compromettre ton dessein : Car l’argent que l’on ne dispense À son cuisinier — belle avance ! — On le donne à son médecin. »

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