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1920

L’INTRÉPIDE VIDE-BOUTEILLES

Raoul PONCHON

Intrépide Vide-bouteilles, Qui passas tes nuits et tes veilles À boire de l’eau, Intrépidement, dans laquelle

Devait se noyer ta cervelle, Pauvre gigolo ! Je te vois toujours, glabre et blême, Avec ta face de carême,

Tes yeux comme… cuits ; Ta chair exsangue, molle et grasse, Révélant toute la disgrâce De tes blanches nuits.

Je te vois affairé, rapide, Les bras ballants, le regard vide, On eût dit épars… Distribuant mille poignées

De main, pas toujours renseignées, Sur les boulevards. Ton nom encombrait les gazettes. Parmi ceux d’un tas de mazettes,

Dont le leur me fuit ; Qui te célébraient après boire, Et tu prenais pour de la gloire Tout ce vilain bruit !

On t’invoquait comme la Muse Du demi-monde où l’on s’amuse, Du Paris-fêtard, Toi, plus triste qu’une Wallace,

Qu’un convoi de huitième classe, Quartier Mouffetard. Tu nous amusas, somme toute, Tant que tu fus sur notre route…

Sommes-nous ingrats ! Car te voilà dans la Ténèbre, Sans même l’oraison funèbre Qu’on fait au Bœuf gras,

Une légende hyperbolique Veut qu’un jour tu fus héroïque, Et que, pour un doigt De vin pur — ô sombre débauche !

Tu passas, du coup, l’arme à gauche, Après cet exploit. L’histoire est autre qui m’agrée Si ta fin fut prématurée,

N’est-ce pas, vraiment, Pour avoir bu, toute ta vie, De l’eau — que rien ne justifie, Intrépidement ?

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