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1920

IDYLLE INTERROMPUE

Raoul PONCHON

Il lui dit : « Allons nous promener dans les bois. Vois la belle journée… Nous n’aurons ce temps-là peut-être qu’une fois Au cours de cette année. »

Ils étaient dans le lit si gentiment blottis ! Bien sûr que ça la botte ! Ils s’habillèrent vite et les voilà partis, Le cœur comme en ribote.

À peine s’ils avaient à eux deux quarante ans, Ce serait à débattre… Mais volontiers il lui laissait seize printemps Pour en garder vingt-quatre.

Ils prirent le bateau qui conduit à Saint-Cloud, Paradis des familles, Encore qu’en son parc il règne un certain loup, Dont on fait peur aux filles.

Elle parla tout haut pendant ce long trajet, Chantonna des romances ; Et le moindre détail des berges la plongeait En des transports immenses.

La Tour Eiffel ainsi que le Trocadéro Lui semblaient l’art suprême — Par quelque vingt degrés au-dessus de zéro, C’est permis — quand on aime.

Elle nommait Auteuil et le Point du Jour, tour À tour, et… Meudon… Sèvres… « Mais tu ne me dis rien » — disait-elle — « m’amour » — « J’aime tes yeux, tes lèvres… »

Répondait-il. Enfin voici Saint-Cloud. Après Un déjeuner sommaire, Les voilà disparus dans le bois, guillerets Et tout à leur chimère…

Elle disait des riens, d’un parler puéril, Comme un enfant qui jase. Et lui, silencieux, sur ses lèvres d’avril, Achevait chaque phrase.

Au bout de peu de temps, nos jeunes amoureux Révèrent d’une sieste… Mais quoi !… finalement (Ô ciel ! veille sur eux !) L’herbe tendre et le reste…

Hélas ! c’est au moment le plus intéressant, Que le garde-champêtre Sur le couple ingénu, qui le croyait absent, Surgit comme un salpêtre :

« Ah ! ah ! je vous y prends, mes jolis tourtereaux, — Dit cet homme farouche — Pardieu ! vous vous aimez « dans les grands numéros ! » Est-ce ici que l’on couche ?…

« Mais, si les gens ici venaient tous à la fois… S’aimer, Jésus ! Marie ! Dieu me damne, ce bois ne serait plus un bois, Mais une porcherie !

« Dans ce bois il est expressément défendu De faire des orgies ; De telles mœurs n’étaient admissibles que du Temps des mythologies…

« Sachez qu’ici, jadis, habita l’Empereur, Dont je fus au service… Là, c’était son château, détruit par la « fureur », Le « crime » et l’injustice.

« Au lieu donc d’y venir ainsi vous biscoter De façon indécente, Vous feriez beaucoup mieux — m’est avis — sangloter Sur ses ruines absentes.

« Vous voilà comme des saligauds étalés Dans ces bois si tranquilles… On ne fait pas l’amour ici, cochons, allez Vous aimer dans les villes ! »

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