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1920

IBSEN

Raoul PONCHON

Ibsen n’est plus ! Sa mort évoque En moi cette bizarre époque — Voilà bien des ans… quelque vingt Où la plupart de nos critiques

Firent à son art dramatique Le succès que l’on sait. « Enfin ! Disaient-ils — Voici du théâtre Profond, tour à tour et folâtre,

Et lumineux comme l’Été. » Alors que c’était, au contraire, Un vrai magma d’ennui polaire Et d’impénétrabilité.

N’importe. Ce théâtre sombre, Compris ou non par le grand nombre, Fut adopté d’un cœur léger ; Au surplus, que de gens, en France,

Vont admirant, de confiance, Tout ce qui vient de l’étranger. Ceux-là — je parle du Vulgaire — De ceux qui ne comprenaient guère,

Et disaient : je n’ai pas compris, Étaient renvoyés à leurs douches, Par nos Ibséniens farouches, Et traités de poissons pourris.

On voyait de puissants esthètes, Des « Art nouveau », de fortes têtes, Qui se découvraient tout à coup Des affinités scandinaves,

Et bouillonnaient comme des laves, Quand on n’était pas de leur goût. Ibsen… ce fut là son sort pire ! L’emportait autant sur Shakespeare.

Qu’ils n’avaient peut-être point lu, Comme fait le Vin sur la lie, Ou bien, ma petite chérie, Sur un nègre d’Honolulu…

Nos classiques, nos romantiques Étaient des préjugés gothiques, Pour ces messieurs… du rococo ; Molière, une pauvre guimbarde,

Corneille, un fantôme de barde, Le père Hugo, un vieux coco. Rappelez-vous les snobinettes, Les jeunes Botticellinettes !…

Elles eurent tôt établi Que, pour bien comprendre le Maître, Il fallait, au préalable, être Coiffée à la Botticelli !

Et toutes ces petites folles Pataugeaient emmi les symboles, Comme dans un bain de clarté. Et l’on nous dira que la femme

N’est qu’une toute petite âme… Possible — mais quelle santé ! Cependant, des esprits contraires, Et, dans un sens, plus téméraires,

Traitaient Ibsen de turlupin, Disant que son « Canard sauvage » Dont on faisait si grand tapage, N’était, en somme, qu’un… lapin.

J’entends encore feu « notre oncle » Exaspéré comme un furoncle, Notre oncle un peu traînard en Art, Criant, comme un damné de Dante,

À l’ibsénité révoltante, Quand on lui posa ce « canard ». Mon Dieu !… le tout est de s’entendre Ibsen, un génie, à tout prendre,

Est au dessus de ces débats. Il nous faut garder ce grand homme De ceux qui le déifient, comme De ceux qui n’en font qu’un repas.

Quoi qu’il en soit, ce vieux burgrave Brille au firmament scandinave. Mais si, pour nous, Français, il luit Comme un soleil, et nous transporte,

Ce ne doit être, en quelque sorte, Que comme un « soleil de minuit. »

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