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1920

CONTE

Raoul PONCHON

Était une fois un pauvre homme Qui n’avait jamais bu de vin. « Allons donc ! » direz-vous. C’est comme J’ai l’honneur… C’est bizarre ! Enfin,

Il vivait quand même, il faut croire Bien que ce soit mourir un peu, À mon avis — de ne pas boire De ce joli Vin du Bon Dieu.

Or, un jour, disent les chroniques. Son roi, vrai roi d’Eldorado, Fit dans les fontaines publiques Couler du pinard au lieu d’eau ;

En jurant sur son diadème, Que celui qui n’en boirait pas, Jusque y compris le plus abstème, Serait pendu la tête en bas.

Il but donc du vin, le bonhomme, Comme tout le monde. Et voilà Qu’en son pâle sang de pauvre homme Le rouge nectar circula.

Il but un verre, un second verre, Et que d’autres !… bien entendu. Songez qu’il avait fort à faire Pour rattraper le temps perdu.

Si bien qu’au fur et à mesure Qu’il buvait, il rajeunissait ; Et, comme l’histoire l’assure, La sagesse alors lui poussait.

« Oui, tu es une eau de Jouvence, Ô vin ! Étais-je assez niais — Disait-il — hélas ! quand je pense Qu’hier encor je te niais !

« C’est toi la boisson merveilleuse Entre toutes. J’ajoute que Tu m’es cent fois plus précieuse Que mon bras gauche, Nom. de Dieu… ! »

Et, pris d’une folie amère Avant qu’on pût l’en empêcher À l’aide d’un couteau sommaire, Ce « pied » courut son bras trancher.

Zèle intempestif, on veut croire. Le bras gauche étant indiqué, Quand ce ne serait que pour boire, Lorsque le droit est fatigué.

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