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1827

LE LAI DE L’ABEILLE

Jean POLONIUS

De fleur en fleur, De tige en tige, Ma folle humeur Plane et voltige.

Sur son lit d’or, Las de la veille, Le riche encor Ivre sommeille,

Qu’au jour naissant, Courant, chassant A l’aventure, J’ai respiré,

J’ai savouré L’air épuré De la nature. Sots papillons,

Hideux reptiles, Guêpes stériles Bruyants frelons, Souillez la rose

Qui, sans pudeur, A votre ardeur Livre sa fleur A peine éclose !

Aux vains attraits Dont elle est fière Moi je préfère Des bois secrets

L'humble fleurette Qui croît seulette Sur le front nu Du roc fendu

Par la tempête. L’homme à sa loi Point ne m’enchaîne ! Ma ruche, à moi,

C’est un vieux chêne, Dont les rameaux, Charges d’oiseaux De tout plumage,

Sur le torrent Vont balançant Leur verte image, Et dont le tronc,

A la bergère Offrant un pont, Se courbe au long Sur une eau claire.

Là, dans mon creux, Comme un ermite, Libre, j’habite Loin des fâcheux.

Cherchant l’ombrage De mes forêts, Sur le rivage, La biche en nage

Vient boire au frais. Moineaux, fredonnent, Mouches bourdonnent ; Le vent gémit,

Le jonc frémit. Tandis qu’à l’ombre Des bois déserts, Lassant les airs

De coups sans nombre, Le bûcheron, Depuis l’aurore, Y mêle encore

L’écho sonore De sa chanson. Sur une rose, Comme un zéphyr

S’arrête, et pose Sans la flétrir ; Avec délice Je sais puiser

Dans le calice Où je me glisse, Sans l’épuiser. La fleur nouvelle

Dont j’ai joui Reste encor belle Lorsque j’ai fui. Sage ouvrière,

Je sais extraire Un suc divin De mainte plante En qui fermente

D’un noir venin La sève ardente ; Car tout m’est bon, Lis ou chardon,

Absinthe ou rose : Tout par mon art Se décompose En doux nectar.

Aux fleurs sans nombre Donnant l'éveil, J’en trouve à l’ombre Comme au soleil ;

Dans les campagnes Ou les montagnes ; Près des hameaux Ou des châteaux ;

Dans les fougères Des parcs royaux, Ou sous les pierres Des cimetières

Et des tombeaux. Rien ne m’entrave Dans l’univers. Joyeuse et brave,

Je fends les airs, Sans voir dans l’herbe Le noir aspic, Ou l’œil superbe

Du basilic. Sans crainte j’entre Au fond de l’antre Noir et profond,

Où sur le ventre Le fier lion Sommeille au long. Sous son œil même,

Tout à loisir, Je vais choisir La fleur que j’aime, Mes doux concerts

Bercent la rage Du roi sauvage De ces déserts ; Mais s’il s’irrite,

Un vif élan Me soustrait vite A la poursuite Du vieux tyran.

Si d’aventure Un pèlerin Qui de la faim Sent la torture,

En mon chemin S’offre soudain, Bonne sylphide, Mon vol rapide

Lui sert de guide Vers l’arbre creux. Où, dans ma cache, J’offre à ses yeux

Un miel sans tache. Ce miel divin Calme sa faim : Ma source claire

Le désaltère ; Au pied du tronc, Dans la rivière, Lavant son front.

Noir de poussière, Sur le gazon Il fait un rêve, S’éveille, achève

Son oraison, Prend son bâton, Et gai se lève. Mais si des bons

Mes humbles dons Sont le partage, Prompte à sévir, Je sais punir

Dès qu’on m’outrage. Gare à mon dard ! Il sort, il part : De veine en veine,

Son aiguillon Verse un poison Brûlant de haine. En vain souvent,

Dans ma furie, En le perdant, Je perds la vie ; Des oppresseurs

Du moins les pleurs M’ont soulagée, Et si je meurs, Je meurs vengée !

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