Tu fuis mes pas, beauté légère ! Inhabile à te retenir, Dans le tumulte du plaisir Ma voix, expire solitaire.
Comme l’enfant, dans son ardeur, Échappé des bras de sa mère, Se jette au-devant de la fleur Que lui présente une étrangère,
Ainsi, t’élançant loin de moi Sur les ailes de l’espérance, Tu tends les bras à l’existence, Qui s’ouvre immense devant toi.
Un jour viendra, que de ce monde, Aujourd’hui si paré d’attraits, Ton œil tremblant verra de près Tous les écueils cachés sous l’onde.
Tu sauras ce qu’il faut penser De ces hommes vains et frivoles, De ces femmes, dont les paroles Vont te séduire et l’abuser.
Tu sauras que ce sexe aimable, Pour nous si doux, si généreux, Envers lui-même impitoyable, Poursuit d’une haine implacable
La beauté qu’admirent nos yeux ; Que l’amitié, dans une femme, Toujours sœur de la vanité, Vain météore, éclair sans flamme,
Meurt où naît la rivalité. Tu connaîtras cet art suprême De déguiser tout ce qu’on est ; De sembler fuir ceux que l’on aime,
Et de sourire à ceux qu’on hait ; Ces demi-mots, ce froid silence, Ces regards faux ou détournés, Ces gestes seuls, dont l’éloquence
Vaut mille traits empoisonnés ; Ce fiel brûlant de l’ironie, Qui des prestiges de la vie Aime à sécher toutes les fleurs,
Et la haine, et la jalousie, Et les dédains, et les aigreurs, Et cette aride indifférence, Qui passe, et laisse l’innocence
Sous les pieds de ses oppresseurs !… Mais pourquoi d’un présage sombre Effrayer ton cœur enfantin ? Que sert-il de voiler d’une ombre
Le beau soleil de ton matin ? Qui voudrait troubler l’hirondelle, Quand, rasant l’écume des eaux, Sur le lac, à l’aube nouvelle,
Elle joue, en battant de l’aile, Avec les rayons et les flots ? Jouis, jouis dans l’ignorance, D’une erreur qui va s’envoler ;
Ris à ce monde qui t’encense ; La rose est faite pour briller. Ah ! puisses-tu ne pas, comme elle, Quand du roc qui la vit fleurir
Une main avide et cruelle Vient l’arracher et la flétrir, Dire un jour avec un soupir : «Malheur, malheur à qui naît belle !»
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