Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage, Il fallut qu’elle vît ces mauvais compagnons, Les Anglais (les Français), les traîtres Bourguignons Dépecer le royaume ainsi qu’un apanage;
Il fallut qu’elle vît ce monstrueux ménage, Et les gibets poussant comme des champignons, Et le mur et le toit et l’angle des pignons Tout dégouttants du meurtre et du sang du carnage;
Il fallut qu’elle vît tout ce maquignonnage, Les cadavres tout nus serrés en rangs d’oignons, Les blessés mutilés traînés sur leurs moignons, Les morts et les mourants dérivant à la nage;
Il fallut qu’elle vît cet horrible engrenage Happer tout le royaume et ces mauvais garçons Rouer vif tout un peuple et rôtir les moissons, Sortis du menu peuple ou du haut baronnage;
Les armes de Jésus c’est la belle marraine Et c’est le beau baptême et les belles dragées, Mais plus que le cortège et que les apogées C’est le deuil et la mine et la honte et la peine;
Il fallut qu’elle vît par ce libertinage Dissiper ce trésor d’honneur que nous gagnons, Et déserter le Dieu que nous accompagnons, Comme on déserte un mort dans un pauvre village;
Il fallut qu’elle vît par ce vagabondage Retourner ce passé dont nous nous éloignons, Il fallut qu’elle vît les maux que nous soignons Monter le long de nous comme un échafaudage;
Il fallut qu’elle vit par le faux témoignage Démentir le propos pour qui nous témoignons, Il fallut qu’elle vît l’urne où nous nous baignons S’effondrer par souillure et par dévergondage;
Il fallut qu’elle vit par tout ce maraudage Cueillir les fruits moisis et que nous dédaignons, Il fallut qu’elle vît la ville où nous régnons Démantelée aux mains de tout ce chapardage;
Il fallut qu’elle vît par tant d’enfantillage Avilir cette foi dont nous nous imprégnons, Il fallut qu’elle vît le sang dont nous saignons Saigner du même cœur et du même courage;
Il fallut qu’elle vît par un sot bavardage Flétrir le dogme auguste et que nous enseignons, Et qu’elle vît tarir la grâce où nous baignons, Lustrale et baptismale, en un lourd badinage;
Il fallut qu’elle vît par tout ce brigandage Commettre les forfaits dont nous nous indignons, Et les écus sonnants et que nous alignons Fondre au creuset d’orgueil et de faux monnayage;
Il fallut qu’elle vît par tout ce forlignage Dégénérer la race où nous nous alignons, Et les mots éternels et que nous soulignons Tomber dans le silence et dans le persiflage;
Il fallut qu’elle vît par tout ce maquillage Fausser la signature où nous contresignons, Et le terme et la mort que nous nous assignons Approcher tous les jours comme un lointain rivage;
Il fallut qu’elle vît cette jalouse rage Assaillir la caserne où nous nous consignons, Et la taverne infâme et que nous désignons D’un nom injurieux déborder sur la plage;
Il fallut qu’elle vît cette haine sauvage Dénaturer le sort où nous nous résignons, Et la ronce et l’ortie où nous égratignons Nos mains s’enchevêtrer dans le jeune bocage;
Il fallut qu’elle vît au chemin de halage Déraciner la borne à qui nous nous cognons, Et qu’elle vît le coin où nous nous rencoignons Nous refuser le gîte et le pain du voyage;
Il fallut qu’elle vît dans ce commun naufrage Sombrer l’arche rompue et que nous empoignons, Et qu’elle vît la grande armée où nous grognons, (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage;
Il fallut qu’elle vît par un tel sabotage Dénaturaliser l’œuvre où nous besognons, Et qu’elle vît l’injure à qui nous répugnons Régner et gouverner sous figure d’outrage;
Il fallut qu’elle vît le long du bastingage Précipiter à l’eau l’or que nous épargnons, Et qu’elle vît la vergue où nous nous éborgnons Chanceler et tomber par l’effet du tangage;
Il fallut qu’elle vît dans ce même hivernage S’évanouir de froid l’ardeur que nous feignons, Et qu’elle vît la peine où nous nous renfrognons S’évanouir de mort dans un beau sarcophage;
Il fallut qu’elle vît dans cet appareillage S’avancer la galère où captifs nous geignons, Et qu’elle vît la nef lourde où nous nous plaignons Gémir dans ses haubans et ses bois d’assemblage;
Il fallut qu’elle vît par un commun partage Arriver justement le sort que nous craignons, Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons Exposée à périr dans ce même naufrage;
Il fallut qu’elle vît dans le même mouillage Sombrer le désespoir que seul nous étreignons, Et qu’elle vît cet ordre où nous nous astreignons Perdre ses bancs de rame et son amarinage;
Il fallut qu’elle vît dans ce commun dommage Plier la discipline où nous nous contraignons, Et qu’elle vît l’astreinte où nous nous restreignons Se détendre et crever comme un mauvais bordage;
Il fallut qu’elle vît dans le mouvant sillage Flotter et s’enfoncer la mort que nous ceignons, Et qu’elle vît couler le sang dont nous teignons Notre robe lustrale et notre enfantillage;
Il fallut qu’elle vît par un jeu de mirage Reculer le but fixe et que nous atteignons, Et qu’elle vît le terme où nous nous rejoignons Se dérober à nous en plein atterrissage;
Il fallut qu’elle vît en plein cœur de l’orage Brûler la chère flamme et que nous éteignons, Et qu’elle vît les maux que nous nous adjoignons Se coucher contre nous pour un noble servage;
Il fallut qu’elle vît dans tout ce gribouillage Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons, Et les soucis aigus et dont nous nous poignons Nous percer jusqu’au cœur dans tout ce barbouillage
Pour qu’elle vît venir du fond de la campagne, Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages, Vers l’arène romaine et la roide montagne, Traînant les trois Vertus au train des équipages,
Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne Et la plus belle enfant de ses longs patronages.
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