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1775

JAMSEL

Évariste PARNY

Jeune, sensible, et né pour les vertus, Jamsel aimait comme l'on n'aime plus, Et d'Euphrosine il fixa la tendresse. D'un prompt hymen ils nourrissaient l'espoir,

Et chaque jour ils pouvaient se revoir. Seuls une fois, dans un instant d'ivresse, Troublés tous deux, éperdus, entraînés, Par le bonheur ils se sont enchaînés.

Ton souvenir fera couler des larmes, Premier baiser, délice d'un moment, Et dans leur cœur où pénètrent tes charmes Tu laisseras un long embrasement !

Souvent leur bouche implora l'hyménée : Mais sans pitié l'on repoussa leurs vœux Belle Euphrosine, une mère obstinée, Pour enrichir un fils ambitieux,

T'avait d'avance au cloître condamnée. Les lois voyaient et n'osaient prévenir Ces attentats ; il fallut obéir. De son amant à jamais séparée,

Dans ces tombeaux creusés au nom du ciel Vivante encore elle fut enterrée, Tomba sans force aux marches de l'autel, Et prononça son malheur éternel.

A son ami plongé dans la tristesse Le monde en vain offrait tous les secours, Tous les plaisirs que cherche la jeunesse, Les jeux, les arts, de nouvelles amours :

Rien ne distrait sa montre inquiétude ; Pour lui le monde est une solitude. Moins misérable on peint le voyageur Sur des rochers poussé par le naufrage :

Privé des siens, seul dans ce lieu sauvage, Il s'épouvante et pâlit de frayeur ; Des pas de l'homme il cherche et craint la trace, Et sur le roc il monte avec effort ;

Il ne voit rien, n'entend rien ; tout est mort ; Silence affreux ! d'effroi son cœur se glace ; Vers le rivage il revient promptement ; Son œil encor parcourt avidement

Des flots calmés la lointaine surface ; Mais le rivage et les flots sont déserts, Et ses longs cris se perdent clans les airs. Jamsel enfin en pleurant se rappelle

Qu'un tendre père et qu'un ami fidèle, Sacrifiés jusqu'alors à l'amour, Depuis long-temps demandent son retour ; « J'irai, dit-il ; peut-être que leur vue

Adoucira le poison qui me tue ; De ma faiblesse ils seront le soutien, Et dans leur cœur j'épancherai le mien, Comme un torrent au lugubre murmure,

Qui, tout-à-coup enflé par l'aquilon, Dans le bassin où dort une onde pure Va de ses flots verser le noir limon. » Jamsel retourne aux lieux qui l'ont vu naître.

Il croit en vain dans ce séjour champêtre Calmer son âme, et respirer la paix. La solitude augmente ses regrets. Ni le printemps, ni les parfums de Flore,

Ni la douceur du baiser paternel, Ni l'amitié plus consolante encore, Rien n'effaçait un souvenir cruel. Un noir chagrin lentement le dévore.

De temps en temps son orgueil abattu Se relevait honteux de sa faiblesse, Dans les écrits où parle la sagesse Il veut puiser la force et la vertu.

Hélas ! son œil en parcourait les pages ; Mais son esprit inattentif, errant, Volait ailleurs, et de tendres images Le replongeaient dans un trouble plus grand.

Si quelquefois un ami lui rappelle De ses aïeux le rang et la valeur, Aux mots sacrés de patrie et d'honneur Il se réveille ; une fierté nouvelle

Dans ses regards remplace la langueur, Et peint son front d'une heureuse rougeur. D'un joug honteux ce moment le délivre, Il a vaincu sans doute, et va revivre

Pour l'honneur seul ? Non, ce noble transport De sa faiblesse est le dernier effort ; Et l'amitié, qui ne peut se résoudre A délaisser l'insensé qui la fuit

Voit succéder le silence et la nuit A cet éclair qui p. omettait la foudre. Se trouve-t-il dans un cercle nombreux ? Seul il conserve un air morne et farouche ;

Des mots sans suite échappent de sa bouche, Entrecoupés de soupirs douloureux. Les entretiens l'obsèdent ; rien ne frappe Ses yeux distraits ; sans voix, et sans couleur,

Long-temps il garde un silence rêveur ; Puis tout-à-coup il frissonne, il s'échappe, Et va des bois chercher la profondeur. Infortuné ! si l'amour t'abandonne,

D'autres plaisirs peuvent te consoler. Vois-tu les fleurs dont l'arbre se couronne ? Sur ces prés verts vois-tu l'onde couler ? Des vastes champs observe la culture,

Du jeune pâtre écoute les chansons, Suis la vendange et les riches moissons ; Homme égaré, reviens à la nature. Mais la nature est muette à ses yeux.

Aux prés fleuris sa tristesse préfère Un sol aride, un rocher solitaire, Et des cyprès le deuil silencieux. L'ombre survient ; la lune renaissante

Lui prête en vain sa lueur bienfaisante Pour retourner au toit accoutumé ; Sur le rocher pensif il se promène ; Puis sur la pierre il s'étend avec peine,

Pâle, sans force, et d'amour consumé. Si du sommeil la douceur étrangère Vient un moment assoupir ses douleurs, Un songe affreux le saisit, et des pleurs,

Des pleurs brûlans entr'ouvrent sa paupière. Le jour paraît, il déteste le jour ; La nuit revient, il maudit son retour. « J'ai tout perdu, tout, jusqu'à l'espérance,

Dit-il enfin ; pleurer, voilà mon sort. Oh, malheureux ! à ma longue souffrance Je ne vois plus de terme que la mort. Pourquoi l'attendre ? y courir, est-ce un crime ?

Non, sur mes jours, mon droit est légitime. Faible sophiste, insensé discoureur, Peux-tu défendre au triste voyageur, Qu'un ciel brûlant désséche dans la plaine,

De chercher l'ombre et la forêt prochaine ? Qu'un soldat reste au poste désigné ; Sa main tranquille a signé l'esclavage Et de ses droits il a vendu l'usage ;

Moi, je suis libre, et je n'ai rien signé ; Mourons. » Il dit, et sa main intrépide, Sans hésiter, prend le tube homicide ; Le plomb s'échappe et finit ses tourmens.

Son ami vient ; ô douloureux momens ! Mais de son cœur étouffant le murmure, D'un blanc mouchoir il couvre la blessure. Soin superflu ! Jamsel, en soupirant,

Sur cet ami soulève un œil mourant Qui se referme, et d'une voix éteinte : « Je meurs, dit-il, sans remords et sans crainte. Assez long-temps j'ai supporté le jour.

Pardonne-moi ; je ne pouvais plus vivre. Donne à l'objet de mon funeste amour Ce voile teint d'un sang… » Il veut poursuivre ; Sa bouche à peine exhale un son confus :

Chère Euphrosine ! il soupire, et n'est plus. Loin de ces lieux, sa malheureuse amie, Que fatiguait le fardeau de la vie, Au ciel en vain se plaignait de son sort,

Et demandait le repos ou la mort. De ses chagrins son air trahit la cause. Ce n'était plus la beauté dans sa fleur. Les longs ennuis, l'amour, et la langueur,

Sur son visage avaient pâli la rose : En la peignant, on eût peint la douleur. De sa tristesse on ose faire un crime. Loin de la plaindre, on hâte le moment

Où du malheur cette faible victime Dans le trépas rejoindra son amant. Entre ses mains un messager fidèle. Vient déposer le voile ensanglanté.

Elle frissonne, et recule, et chancelle. " Il ne vit plus, mon arrêt est porté, » Dit-elle ensuite ; et sa plainte touchante, Et ses regards se tournent vers le ciel ;

Et tout-à-coup sa bouche impatiente De cent baisers couvre ce don cruel. Tous ses malheurs vivement se retracent A son esprit ; des pleurs chargent ses yeux ;

Mais elle craint que ses larmes n'effacent D'un sang chéri le reste précieux. « Sans moi, Jamsel, pourquoi quitter la vie ? Dit-elle enfin d'une voix affaiblie.

Mais attends-moi, je ne tarderai pas : On aime encore au-delà du trépas. » Ce dernier coup, et de si longues peines, Ont épuisé ses forces ; par degrés

Le froid mortel se glisse dans ses veines ; La clarté fuit de ses yeux égarés. " Dieu de bonté, fais grâce à ma faiblesse ! » Après ces mots, sur sa bouche elle presse

Le lin sanglant, nomme encore Jamsel, Tombe, et s'endort du sommeil éternel.

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