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1775

DIALOGUE

Évariste PARNY

Oui, le reproche est juste, et je sens qu'à mes vers La rime vient toujours se coudre de travers. Ma muse vainement du nom de négligence A voulu décorer sa honteuse indigence,

La critique a blâmé son mince accoutrement. « Travaillez, a-t-on dit, et rimez autrement. » Docile à ces leçons, corrigez-vous, ma muse, Et changez en travail ce talent qui m'amuse.

De l'éclat des lauriers subitement épris, Vous n'abaissez donc plus qu'un regard de mépris Sur ces fleurs que jadis votre goût solitaire Cueillait obscurément dans les bois de Cythère ?

Non, je reste à Cythère, et je ne prétends pas Vers le sacré coteau tourner mes faibles pas. Dans cet étroit passage où la foule s'empresse, Dois-je aller augmenter l'embarras et la presse ?

Ma vanité n'a point ce projet insensé, A l'autel de l'Amour, par moi trop encensé, Je veux porter encor mes vers et mou hommage ; Des refus d'Apollon l'Amour me dédommage.

Eh ! faut-il tant de soins pour chanter ses plaisirs ? Déjà je vous prêtais de plus sages désirs. J'ai cru qu'abandonnant votre lyre amoureuse Vous preniez de Boileau la plume vigoureuse.

C'est alors que l'on doit, par un style précis, Fixer l'attention du lecteur indécis, Et par deux vers ornés d'une chute pareille Satisfaire à la fois et l'esprit et l'oreille.

Mais pour parler d'amour il faut parler sans art ; Qu'importe que la rime alors tombe au hasard, Pourvu que, tous vos vers brûlent de votre flamme, Et de l'âme échappés arrivent jusqu'à l'âme ?

Quel fruit de vos conseils ai-je enfin recueilli ? Je vois que dans Paris assez bien accueilli, Vous avez du lecteur obtenu le sourire. Le Pinde à cet arrêt n'a pas voulu souscrire.

Peut-être on a loué la douceur de mes sons, Et d'un luth paresseux les faciles chansons ; L'indulgente beauté, dont l'heureuse ignorance N'a pas du bel esprit la dure intolérance,

A dit eu me lisant : « Au moins il sait aimer. » Le connaisseur a dit : « Il ne sait pas rimer. » Te fit-on ce reproche, aimable Deshoulière, Quand un poète obscur, d'une main familière,

Parcourait à la fois ta lyre et tes appas, Et te faisait jouir du renom qu'il n'a pas ? Chaulieu rimait-il bien, quand sa molle paresse Prêchait à ses amis les, dogmes de Lucrèce ?

A-t-on vu du Marais le voyageur charmant De la précision se donner le tourment ? La muse de Gresset, élégante et facile, A ce joug importun se rendit indocile ;

Et Voltaire, en un mot, cygne mélodieux, Qui varia si bien le langage des dieux, Ne mit point dans ses chants la froide exactitude Dont la stérilité fait son unique étude.

Il est vrai ; mais la mode a changé de nos jours ; On pense rarement, et l'on rime toujours. En vain vous disputez ; il faut être, vous dis-je, Amant quand on écrit, auteur quand on corrige.

Soit ; je veux désormais, dans mes vers bien limés, Que les Ris et les Jeux soient fortement rimés ; Je veux, en fredonnant la moindre chansonnette, Au bout de chaque ligne attacher ma sonnette.

Mais ne vous plaignez point si quelquefois le sens Oublié pour la rime… Oubliez, j'y consens. D'un scrupule si vain l'on vous ferait un crime.

Appauvrissez le sens pour enrichir la rime. Trésorier si connu dans le sacré vallon, Approche, Richelet, complaisant Apollon, Et des vers à venir magasin poétique,

Donne-moi de l'esprit par ordre alphabétique. Quoi, vous riez ? Je ris de vos transports nouveaux. Courage, poursuivez ces aimables travaux :

Ce rire impertinent vient de glacer ma verve. Qu'importe ? Richelet tiendra lieu de Minerve. Rimez mieux. Je ne puis.

Ne rimez donc jamais. Je le puis encor moins. Taisez-vous. Je me tais.

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