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1924

XCIV

Anna NOAILLES

Je t’aimais par les yeux, je puis Me détourner de ton visage, Te parler sans boire à ce puits De ton regard vibrant et sage.

Je t’accosterai comme font Les prêtres avec les abbesses ; Plus rien ne trouble et ne confond Une paupière qui s’abaisse.

Si terrible que soit l’amour, Si spontané, ferme, invincible, Le cœur heureux l’aidait toujours… Mais tu me seras invisible.

Grave, je porterai le deuil, Que nul hormis toi ne soupçonne, De dédaigner sur ta personne L’injuste beauté de ton œil.

Quand ta voix engageante et tiède Voudra reprendre le chemin De mon cœur, qui te vint en aide Avec la douceur de mes mains,

J’aurai cet aspect d’infortune Qui surprend et fait hésiter ; Tu pourras, sombre iniquité, Croire enfin que tu m’importunes !

Comment me nuirait désormais Ton fin et vivant paysage Si mes yeux n’abordent jamais Son délicat coloriage ?

Si jamais je ne me repais De la nourriture irritante Par quoi je détruisais ma paix ? Si plus rien en toi ne me tente ?

— Et qu’étais-tu, toi que j’ai craint Plus que toute mort et tout blâme, Si ton charme succombe au frein Du noble souci de mon âme ?

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