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1913

SEIGNEUR, POURQUOI L'AMOUR…

Anna NOAILLES

Seigneur, pourquoi l'amour et son divin supplice Sont-ils, entre deux cœurs noblement rapprochés, Comme un glaive qui rend une inique justice, Et qui toujours châtie un mystique péché ?

Tour à tour l'un des deux est votre humble victime, Il doute, il est brûlant, bondissant, abattu ; Les regards hébétés il mesure l'abîme Où le buisson ardent parlait, et puis s'est tu…

— Mon Dieu, dans ces amours, la douleur est si forte Que, malgré le courage, on ne peut pas vouloir Être celui des deux qui chancelle, et qui porte Tout le poids d'un si lourd et cuisant désespoir ;

Faut-il que l'un des deux seulement reste libre, Que tour à tour l'on ait le calme ou le désir, Et que l'amour ne soit que l'instable équilibre D'être celui des deux qui ne va pas mourir ?

Faut-il que l'un des deux brusquement se repose Dans le bonheur amer et puissant d'aimer moins, Et d'être, à la faveur de cette froide pause, Non plus le combattant vaincu, mais le témoin ;

D'être celui des deux qui n'est pas l'humble esclave Dont on voit panteler la muette terreur, Et dont les yeux, pareils à des torrents de lave, Font un don infini de soupirs et de pleurs.

— On a besoin parfois de la douleur de l'autre, De ses bras suppliants, de son front inquiet Penché comme celui du plus doux des apôtres Sur son céleste ami, qui songe et qui se tait.

On a besoin de voir sourdre au bord de la vie Cet ineffable sang des larmes de cristal, Offrande qui toujours répond à notre envie D'épier la douleur et son puissant signal ;

— Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces, Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré, Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré, Pourrai-je pardonner à mon âme féroce

La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez ?

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