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1913

PUISQU'IL FAUT QUE L'ON VIVE…

Anna NOAILLES

Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert : Puisqu'on est, sous les coups du muet univers, Le stoïque marin d'un persistant naufrage ; Puisque c'est à la fois l'instinct et le courage

D'avancer, en laissant tomber à ses côtés Tous les lambeaux du rêve et de la volupté, Et, qu'ayant moins de force, on se prétend plus sage ; Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir,

Et que, songeur aveugle, on dépasse l'obstacle Comme des morts vivants glissant vers l'avenir ; Puisqu'on est tout à coup surpris par le miracle Du printemps qui revient comme un apaisement :

Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements ; Puisqu'on sent circuler de la terre à la nue L'entrain mystérieux par qui tout continue, Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeur

Balancer mollement des archipels de fleurs, Je pourrais croire encor que la vie est auguste, Qu'un sûr pressentiment, obscur et solennel, Fixe au cœur des humains le sens de l'éternel,

Que le labeur est bon, que la souffrance est juste, Malgré l'essor sans but des méditations, Malgré l'inerte espace où les soleils fourmillent, Malgré les calmes nuits où froidement scintille

Le blanc squelette épars des constellations, Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajoute A la somme des pleurs, des regrets et des doutes Rués contre nos cœurs comme des ennemis,

Si je n'avais pas vu leur visage endormi…

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