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1913

MON DIEU, JE NE SAIS RIEN…

Anna NOAILLES

Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre Au delà de l'appui et du secours humain, Et, puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre, Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main.

Mon esprit est sans foi, je ne puis vous connaître, Mais mon courage est vif et mon corps fatigué, Un grand désir suffit à vous faire renaître, Je vous possède enfin puisque vous me manquez !

Les lumineux climats d'où sont venus mes pères Ne me préparaient pas à m'approcher de vous, Mais on est votre enfant dès que l'on désespère Et quand l'intelligence à plier se résout.

J'ai longtemps recherché le somptueux prodige D'un tout-puissant bonheur sans fond et sans parois : La profondeur est close au prix de mon vertige, Et mon torrent toujours rejaillissait vers moi.

Ni les eaux, ni le feu, ni l'air ne vous célèbrent Autant que mon inerte, actif et vaste amour ; La lumière est en moi, j'erre dans les ténèbres Quand mes yeux sont voilés par la clarté du jour !

Jamais un être humain avec plus de constance N'a tenté de vous joindre et d'échapper à soi. Au travers des désirs et de leur turbulence, J'ai cherché le moment où l'on vous aperçoit.

— Je vous ai vu au bord de ces païens rivages Où les temples ouverts, envahis par l'été, Maintiennent dans le temps, avec un long courage, De votre aspect changeant la multiple unité.

Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime, Effaçant ses contours, arrachant ses liens, Semble un compact éther aspiré par les cimes Et gagne le sommet de monts cornéliens.

Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu'un pâle orage, Étend à l'infini le désert de ses toits, Et que mes yeux, mêlés aux langueurs des nuages, Se traînent sans trouver vos véritables lois.

Je vous vois, sur les fronts ternis comme des cibles, De ceux-là qui jamais ne déposent leur faix, Qui, s'efforçant toujours au delà du possible Ont le zèle offensé d'un héros contrefait.

Je vous vois, quand un corps craintif va se résoudre A saisir le bonheur suave et malfaisant ; Quand le plaisir au cœur roule comme la foudre Et semble un meurtrier qui console en tuant !

C'est vous qui rayonnez avec les douze apôtres Dans les gémissements, les appels et les cris, Dans un être éperdu qu'on sépare de l'autre, Dans ces lambeaux de chair où se mouvait l'esprit ;

Dans ces regards accrus que la douleur tenaille : Athlètes enchaînés où vient perler le sang, Terribles yeux, frappés ainsi que des médailles Où l'on voit la beauté d'un mort ou d'un absent !

— Seigneur, vous l'entendez, je n'ai pas d'autre offrande Que ces pourpres charbons retirés des enfers, Depuis longtemps l'eau vive et l'agreste guirlande S'échappaient de mes bras, épars comme un désert.

Mais ce que je vous donne est le soupir des âges ; L'orgueil désabusé porte la corde au cou ; Et ma simple présence est comme un clair présage Qu'un siècle plus gonflé veut s'écouler en vous.

Ce n'est pas la langueur, ce n'est pas la faiblesse Qui me fait vous louer et vers vous me conduit, Mais l'exaltant soleil, comblé de mes caresses, Quand mon esprit souffrait l'a laissé dans la nuit.

— J'ai vu que tout priait, le désir et la plainte, Que les regards priaient en se cherchant entre eux, Que les emportements, le délire et l'étreinte Sont la tentation que nous avons de Dieu.

Je ne puis l'expliquer, mais votre éclat suprême Semble être mon reflet au lac d'un paradis, Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même, Sur la route où mon corps par l'ombre était grandi ;

C'est toujours soi qu'on cherche en croyant qu'on s'évade, On voudrait reposer entre ses bras bénis ; Votre amour et le mien jamais ne rétrogradent, Et je m'entoure enfin de mon cœur infini…

Je le sais, mes pas sont enlizés dans le sable, Tout le poids de la vie est retenu au sol, Mais la flèche du cœur va vers l'inconnaissable Et l'esprit ébloui accompagne ce vol ;

Je ne veux plus revoir ce trop humain désastre Qui m'avait assourdie et me crevait les yeux ; Ces nuits où la douleur m'apparentait aux astres, Par l'effort éloigné, vain et silencieux ;

La détresse a besoin d'une immense étendue, D'une voûte où l'amour coule jusqu'aux deux bords ; Une ardeur sans espoir n'est plus interrompue, Et l'espace est moins haut que son plaintif essor.

C'est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre, Délaissant ma raison comme un trop faible ami, Je vous bois, ô torrent dont le feu désaltère, Dieu brûlant, vous en qui tout excès est permis…

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