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1924

LXXXIV

Anna NOAILLES

Il n’est pas vrai qu’on soit orgueilleux d’aimer tant, Et que d’un œil d’aigle on regarde Les passants affairés, indifférents, contents, Noyés de lumière blafarde.

Il n’est pas vrai qu’un grave et poignardant amour Isole noblement le rêve ; Nul ne dit les combats dont l’assaille sans trêve Le désir, conflit sombre et sourd !

Il n’est pas vrai que l’âme altière et transportée Bénisse son cruel fardeau. Même si l’on paraît éblouie et hantée, L’on ne vit qu’en courbant le dos.

— Comment se réjouir d’avoir livré sa chance À l’étranger vague et secret Qui, selon sa rieuse ou grave nonchalance, Nous emmêle à son sort distrait ?

— Ah ! pouvoir n’aimer pas celui qu’on aime ! N’être Pas l’esclave d’un beau vivant ! Vivre libre, espérer, choisir, vouloir, connaître ! Fendre l’azur comme le vent !

Ne pas être liée avec de durs cordages, Secs et fermés comme des poings, Au charme inévitable et fortuit d’un visage, Qu’on eût pu ne rencontrer point !

N’avoir pas transféré sa digne solitude, Unique et nombreuse à la fois, Dans un corps dont les yeux, la voix, la lassitude Semblent sacrés ou bien narquois !

Ne pas être obligée à constater sans cesse Que rien ne nous est plus soumis, Et que, ne nous laissant qu’une atroce paresse, Notre cœur bat dans l’ennemi !…

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