O soirs que tant d'amour oppresse, Nul œil n'a jamais regardé Avec plus de tendre tristesse Vos beaux ciels pâles et fardés !
J'ai délaissé dès mon enfance Tous les jeux et tous les regards, Pour voguer sans peur, sans défense, Sur vos étangs qui veillent tard.
Par vos langueurs à la dérive, Par votre tiède oisiveté, Vous attirez l'âme plaintive Dans les abîmes de l'été…
— O soir naïf de la Zélande, Qui, timide, ingénu, riant, Semblez raconter la légende Des pourpres étés d'Orient !
Soir romain, aride malaise, Et ce cri d'un oiseau perdu Au-dessus du palais Farnèse, Dans le ciel si sec, si tendu !
Soir bleu de Palerme embaumée, Où les parfums épais, fumants, S'ajoutent à la nuit pâmée Comme un plus fougueux élément !
Sur la vague tyrrhénienne Dans une vapeur indigo, Un voilier fend l'onde païenne Et dit : «Je suis la nef Argo !»
Par des ruisseaux couleur de jade, Dans des senteurs de mimosa, La fontaine arabe s'évade, Au palais roux de la Ziza.
Dans le chaud bassin du Musée, Les verts papyrus, s'effilant, Suspendent leur fraîche fusée A l'azur sourd et pantelant :
O douceur de rêver, d'attendre Dans ce cloître aux loisirs altiers Où la vie est inerte et tendre Comme un repos sous les dattiers !
— Catane où la lune d'albâtre Fait bondir la chèvre angora, Compagne indocile du pâtre Sur la montagne des cédrats !
Derrière des rideaux de perles, Chez les beaux marchands indolents, Des monceaux de fraises déferlent Au bord luisant des vases blancs.
Quels soupirs, quand le soir dépose Dans l'ombre un surcroît de chaleur ! L'œillet, comme une pomme rose, Laisse pendre sa lourde fleur.
L'emportement de l'azur brise Le chaud vitrail des cabarets Où le sorbet, comme une brise, Circule, aromatique et frais.
La foule adolescente rôde Dans ces nuits de soufre et de feu ; Les éventails, dans les mains chaudes, Battent comme un cœur langoureux.
— Blanc sommeil que l'été surmonte : Des fleurs, la mer calme, un berger ; O silence de Sélinonte Dans l'espace immense et léger !
Un soir, lorsque la lune argente Les temples dans les amandiers, J'ai ramassé près d'Agrigente L'amphore noire des potiers ;
Et sur la route pastorale, Dans la cage où luisait l'air bleu, Une enfant portait sa cigale, Arrachée au pin résineux…
— J'ai vu les nuits de Syracuse, Où, dans les rocs roses et secs, On entend s'irriter la Muse Qui pleure sur dix mille Grecs ;
J'ai, parmi les gradins bleuâtres, Vu le soleil et ses lions Mourir sur l'antique théâtre, Ainsi qu'un sublime histrion ;
Et comme j'ai du sang d'Athènes, A l'heure où la clarté s'enfuit, J'ai vu l'ombre de Démosthène Auprès de la mer au doux bruit…
— Mais ces mystérieux visages, Ces parfums des jardins divins, Ces miracles des paysages N'enivrent pas d'un plus fort vin
Que mes soirs de France, sans bornes, Où tout est si doux, sans choisir ; Où sur les toits pliants et mornes L'azur semble fait de désir ;
Où, là-bas, autour des murailles, Près des étangs tassés et ronds, S'éloigne, dans l'air qui tressaille, L'appel embué des clairons…
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