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1913

L'ABÎME

Anna NOAILLES

Je vais partir, mon cœur se brise, puisque toi Tu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage, Et que la sombre mort me cache ton visage Sous le bois et le plomb de ton infime toit.

Je viens, dans la cité pierreuse du silence, Rêver près de ta tombe, interroger encor La place aride et creuse où l'on a mis ton corps, Et connaître par toi ta triste indifférence.

Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis ; Le feuillage léger des tombeaux est vivace ; Lampe exaltante et gaie, à l'heure de midi Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse.

Et tu dors à jamais ! Le passé, l'avenir De leurs fortes parois te pressent et t'enclavent, Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave, Et tu n'as pas été, puisque tu peux finir.

Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance, N'avais pas accepté les durs défis du sort, J'ai dû te voir entrer, craintif et sans défense, Dans le sombre accident quotidien de la mort ;

Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge Jusqu'à ton front détruit, à jamais cher pour moi, Ne peut plus t'apporter cette part de mes songes Qui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit.

— Puisque je n'ai pas pu empêcher ces désastres, Nature ! moi qui fus leur conseil et leur sœur, Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur Des jeunes corps dormant dans l'étrange moiteur

De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres, Que du moins ma tristesse et son étonnement, Comme un reproche ardent, flotte éternellement Entre les tombeaux et les astres !

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