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1913

JE RESPIRE ET TU DORS, À PRÉSENT…

Anna NOAILLES

Je respire et tu dors, à présent sans limite, Ayant l'âge du monde et de l'éternité, Et moi, mêlée encore à l'incessante fuite, Je vais regarder luire un éphémère été.

— Je vous verrai, montagne où le jour bleu ruisselle, Villas au bord des lacs, qui font croire au bonheur, Rivages où la barque en forme de tonnelle Berce un couple alangui entre l'onde et les fleurs.

Je vous verrai, mouvante et rieuse prairie Où l'herbage léger, par les frelons pressé, Ondoie et luit ainsi qu'une cendre fleurie, Mêlant ce qui renaît à ce qui a cessé,

Et vous, molle fumée au-dessus des villages, De tout ce qui finit éphémère contour, Qui, sur l'air de cristal, déployez vos sillages, Pesante et calme ainsi qu'un confiant amour.

— Mais je n'écoute plus vos voix élyséennes O liquides tyrans des prés verts et des flots, Sirènes ! taisez-vous, mensongères sirènes ! Je déjoue à jamais vos attrayants complots !

Moi qui suis la vigie ardente du voyage, Je sais que tout est vain et sombre atterrissage ; Que pourrais-je espérer ou désirer encor, Puisque tout l'univers est posé sur des morts ?…

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