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1913

À PALERME, AU JARDIN TASCA…

Anna NOAILLES

J'ai connu la beauté plénière, Le pacifique et noble éclat De la vaste et pure lumière, A Palerme, au jardin Tasca.

Je me souviens du matin calme Où j'entrais, fendant la chaleur, Dans ce paradis, sous les palmes, Où l'ombre est faite par des fleurs.

L'heure ne marquait pas sa course Sur le lisse cadran des cieux, Où le lourd soleil spacieux Fait bouillonner ses blanches sources.

J'avançais dans ces beaux jardins Dont l'opulence nonchalante Semble descendre avec dédain Sur les passantes indolentes.

L'ardeur des arbres à parfums Flamboyait, dense et clandestine ; Je cherchais parmi les collines Naxos, au nom doux et défunt.

Comme des ruches dans les plaines, Des entassements de citrons Sous leurs arbres sombres et ronds Formaient des tours de porcelaine.

Les parfums suaves, amers, De ces citronniers aux fleurs blanches Flottaient sur les vivaces branches Comme la fraîcheur sur la mer.

Creusant la terre purpurine, D'alertes ruisseaux ombragés Semblaient les pieds aux bonds légers De jeunes filles sarrasines !

Je me taisais, j'étais sans vœux, Sans mémoire et sans espérance ; Je languissais dans l'abondance. — O pays secrets et fameux,

J'ai vu vos grâces accomplies, Vos blancs torrents, vos temples roux, Vos flots glissants vers l'Ionie, Mais mon but n'était pas en vous ;

Vos nuits flambantes et précises, Vos maisons qu'un pliant rideau Livre au chaud caprice des brises ; Les pas sonores des chevreaux

Sur les pavés près des églises ; Vos monuments tumultueux, Beaux comme des tiares de pierre, Les hauts cyprès des cimetières,

Et le soir, la calme lumière Sur les tombeaux voluptueux, Les quais crayeux, où les boutiques, Regorgeant de fruits noirs et secs,

Affichent la noblesse antique Du splendide alphabet des Grecs ; L'étincelante ardeur du sol, Où passent, riches caravanes,

Des mules vêtues en sultanes Trottant sous de blancs parasols, Toutes ces beautés étrangères Que le cœur obtient sans effort,

N'ont que des promesses de mort Pour une âme intrépide et fière, Et j'ai su par ces chauds loisirs, Par ce goût des saveurs réelles,

Qu'on était, parmi vos plaisirs, Plus loin des choses éternelles Qu'on ne l'était par le désir !…

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