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1857

Complainte…

Alfred de Musset

Monsieur Capot de Feuillide Ayant insulté Lélia Monsieur Planche, ce jour-là, S’éveilla fort intrépide,

Et fit preuve de valeur Entre midi et une heur ! Il écrivit une lettre, Dans un français très correct,

Se plaignant que, sans respect, On osât le meconnaître ; Et, plein d’indignation Il passa son pantalon.

Buloz, dedans sa chambrette, Sommeillait innocemment. Il s’éveille incontinent, Et bâille d’un air fort bête,

Lorsque Planche entra soudain, Un vieux journal à la main. Il avait trouvé en route Monsieur Regnault tout crotté ;

Après l’avoir consulté Comme il n’y comprenait goutte, Il l’avait pris sous le bras, Pour se sortir d’embarras.

Ayant écouté l’affaire, Buloz dit : « En vérité, Ne soyez pas irrité Si je ne vous comprends guère ;

C’est que j’ai l’esprit très lourd, Et que je suis un peu sourd. » ! Alors Planche, tout en nage, Leur dit : « C’est pourtant très clair ;

A l’Europe littérair’ On doute de mon courage ; Afin de le leur prouver Je suis venu vous trouver. » !

Ils allèrent chez Lepage Pour chercher des pistolets ; Mais on leur dit qu’il fallait Mettre cent écus en gage.

Alors Buloz, prudemment, Dit : « Nous n’avons pas d’argent. » ! Ils prirent les Dames blanches Pour s’en aller à Meudon

Acheter des mirlitons, Afin que Gustave Planche Pût faire baisser le ton A messieurs du Feuilleton !

L’ennemi se fit attendre Jusqu’à trois heures un quart, Ce qui fut canulant, car Buloz brûlait de se rendre

Chez Madame Dudevant Qu’il aimait passionnément ! Enfin, dans un beau carrosse, Par deux beaux chevaux tiré,

Feuillide parut, paré Comme pour un jour de noce ; De plus, Lautour-Mézeray, Et deux petits pistolets.

Alors les témoins, tous quatre Devant donner le signal, Retardent l’instant fatal Où l’on allait voir combattre

Ces deux grands littérateurs, Qui faisaient frémir d’horreur ! Regnault regardait ses bottes Sans pouvoir trouver un mot ;

Fellide dit : « A propos, Je vais ôter ma culotte Afin d’être plus dispos Et de n’être pas capot. » !

Buloz, s’asseyant par terre, Saisi d’un effroi mortel, S’écria : « Au nom du ciel, Mes amis, qu’allez-vous faire ?

Que deviendra mon journal ? Je m’en vais me trouver mal. » ! « Messieurs, écoutez de grâce, Dit Regnault aux assistants ;

Je ne suis pas éloquent, Mais, mettez-vous a ma place, Je crois que certainement Nous sommes tous bons enfants.

Monsieur Planche a du courage Et monsieur Feuillide aussi ; Pour nous, nous sommes ici Pour empêcher le carnage.

Votre journal est charmant, Le nôtre pareillement. Vous avez raison entière, Et nous, nous n’avons pas tort,

Vous ne craignez pas la mort Et nous ne la craignons guère. Je crois, sans vous offenser, Qu’il est temps de s’embrasser. » !

« Messieurs, c’est épouvantable », Leur dit Buloz tout suant, « George Sand, assurément, Est une femme agréable

Et pleine d’honnêteté Car elle m’a résisté ! » ! « Messieurs, ce n’est pas pour elle, Dit Planche, que je me bats,

J’ai ma raison pour cela ; Je ne sais pas trop laquelle ; Si je me bats c’est pour moi, Je ne sais pas trop pourquoi. » !

Buloz qui chargeait les armes Avec du plomb à lapin, Le prit alors sur son sein, Et le baigna de ses larmes

En lui disant : Mon enfant, Vous êtes trop véhément. Feuillide le gigantesque Lui dit : « Monsieur, s’il vous plait,

Donnez-moi mon pistolet ; Tous ces discours là me vesque, Je ne viens pas de si loin Pour voir pleurer les témoins. » !

Les combattants en présence Firent feu des quatre pieds. Planche tira le premier, A cent toises de distance ;

Feuillide, comme un éclair, Riposta, cent pieds en l’air. « Cessez cette boucherie », Crièrent les assistants,

« C’est assez répandre un sang Précieux à la patrie ; Planche a lavé son affront Par sa détonation. » !

Dedans les bras de Feuillide Planche s’élance à l’instant, Et lui dit en sanglotant : « Nous sommes deux intrépides,

Je suis satisfait vraiment, Vous aussi probablement. » ! Alors ils se séparèrent Et depuis ce jour fameux,

Ils vécurent très heureux ; Et c’est de cette manière Qu’on a enfin reconnu De George Sand la vertu.

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