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1857

Après la Lecture d’Indiana

Alfred de Musset

Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue, Cette scène terrible où Noun, à demi nue, Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raimond ? Qui donc te la dictait, cette page brûlante

Où l’amour cherche en vain d’une main palpitante Le fantôme adoré de son illusion ? En as-tu dans le cœur la triste expérience ? Ce qu’éprouve Raimond te le rappelais-tu ?

Et tous ces sentiments d’une vague souffrance, Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d’un vide immense, As-tu rêvé cela, George, ou l’as-tu connu ? N’est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse

Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son ami le vin de sa maîtresse, Croyant que le bonheur c’est une nuit d’ivresse, Et que la volupté c’est le parfum des fleurs ?

Et cet être divin, cette femme angélique Que, dans l’air embaumé, Raimond voit voltiger, Cette frêle Indiana dont la forme magique Erre sur les miroirs, comme un spectre léger,

O George, n’est-ce pas la pâle fiancée Dont l’Ange du désir est l’immortel amant ? N’est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée Qui sur tous les amours plane éternellement ?

Ah ! malheur à celui qui lui livre son âme ! Qui couvre de baisers, sur le corps d’une femme, Le fantôme d’une autre, et qui sur la beauté Veut boire l’idéal dans la réalité !

Malheur à l’imprudent qui, lorsque Noun l’embrasse, Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, Sinon que Noun est belle, et que le Temps qui passe A compté sur ses doigts les heures de la nuit !

Demain viendra le jour , demain, désabusée, Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée, Rejoindra sous les eaux l’ombre d’Ophélia ; Elle abandonnera celui qui la méprise ;

Et le cœur orgueilleux qui ne l’a pas comprise Aimera l’autre en vain. N’est-ce pas, Lélia ?

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