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1857

A Ulric Guttinguer

Alfred de Musset

Oui, cher Ulric, nous le voyions Ce ciel dont l’aspect vous amuse, Et même nous le respirions, Si ce mot plaît à votre muse.

Nous le voyions assurément Entre nous, j’en conviendrai même, Nous avions le bonheur suprême De le voir double en ce moment.

Pour un chrétien, quel agrément ! Jugez combien l’ivresse est sainte, Puisque, avec deux verres d’absinthe, On peut doubler le firmament.

Ne riez pas, l’absinthe est bonne ; L’Écriture en parle beaucoup, Et quelque part, Dieu me pardonne ! Notre Seigneur en but un coup.

C’était, je crois, sur la montagne Qu’on appelle Gethsémani ; Nous la vénérons fort ici, Mais nous préférons le champagne.

Puisque vous venez nous vanter Ce pendu qu’on adore à Rome, Commencez donc par l’imiter Souvenez-vous qu’il s’est fait homme.

— Oui, cher Ulric, et nous courons Au soleil, sur l’herbe fleurie, Par les coteaux et les vallons, Et nous menons gaiement la vie ;

Et nous rions, et nous trinquons Au fond des bois sur la bruyère ; Souvent même, ingrat, nous choquons, A votre santé, notre verre.

Près de nous quand il vous plaira, Vous vous étendrez sur la mousse ; Nous croyons que la vie est douce Et que Dieu nous excusera.

C’est un grand tort que la jeunesse, Nous le savons. — Que voulez-vous ? Puisque chaque âge a sa faiblesse, Dites quelques ave pour nous.

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A Ulric Guttinguer · Alfred de Musset · Poetry Cove