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1861

LES ABEILLES

Henri MURGER

En avril, lorsque la branche, Que mars a fait bourgeonner, D'une étoile rose ou blanche Commence à se fleuronner,

Le printemps nouveau réveille Tout un peuple industrieux ; Aux fleurs du pêcher l'abeille Prend son miel délicieux.

En juin, quand la plaine brille Sous les feux de la saint-Jean, Quand l'acier des faux scintille En rapide éclair d'argent ;

Quand la faucheuse sommeille, Son grand chapeau sur ses yeux, Aux fleurs du sainfoin l'abeille Prend son miel délicieux.

Au mois où la terre étale La richesse des moissons, Quand la sonore cigale Frappe l'air de ses chansons,

Dans la lumière vermeille Bourdonne un essaim joyeux, Aux fleurs des sillons l'abeille Prend son miel délicieux.

Sur la mousse colorée Où l'aurore, le matin, Dans les larmes s'est mirée, La mouche trouve un butin ;

Et quand l'amour appareille La biche au cerf langoureux, Aux fleurs des genets l'abeille Prend son miel délicieux.

Dans la futaie éclaircie, Sur le sol retentissant, Quand la cognée ou la scie Abat le chêne puissant ;

Quand octobre a sur la treille Jeté ses mourants adieux, Aux pampres jaunis l'abeille Prend son miel délicieux.

Sur les roches calcinées, Lorsque la pente des eaux Entraîne les graminées Qui nourrissaient les oiseaux ;

Au retour de la corneille, Quand l'âtre allume ses feux, Dans les bruyères l'abeille Prend son miel délicieux.

À la veillée, où l'on cause De l'amour et des amants, Quand on ne voit plus de rose Qu'aux visages de quinze ans ;

Pendant qu'un conte émerveille L'auditoire curieux, Dans sa ruche chaque abeille Trouve un miel délicieux.

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