Comme il allait mourir, et comme il le savait, Pour se mettre en mesure, il fit à son chevet Mander un antique notaire, Dont le vieux panonceau, du client respecté,
Sous la rouille du temps montrait avec fierté Cent ans d'honneur héréditaire. " Mon cher maître, dit-il, je suis un moribond ; Comme un oiseau blessé qui fait son dernier bond,
Mon cœur ne palpite qu'à peine. Je suis fini, fini ; le ciel n'a pas voulu Que je puisse m'asseoir parmi le groupe élu Des gens qui verront l'africaine.
" Mon médecin m'avait conseillé d'aller voir, Sur les rives du Nil, se balancer le soir La taille souple de l'almée, Aux yeux d'un anglais roux, triste et concupiscent,
Montrant pour cent sequins ce que l'on voit pour cent Sous dans ma France bien-aimée. " Mais je hais l'Orient, la mer et tout pays Qui ne se trouve pas sur le plan de Paris,
Cette divine capitale Où l'on peut à toute heure, à tout prix, en tout lieu, Trouver l'occasion de chiffonner un peu La tunique de la morale.
" Peut-être aurais-je pu traîner jusqu'au printemps, Si j'avais voulu prendre encor de temps en temps Quelque infection brevetée ; Mais j'aime autant partir avant le carnaval :
Si je tardais, ma mort ferait manquer le bal Où ma maîtresse est invitée. " D'ailleurs, tous mes parents ont commandé leur deuil : Les hommes au cyprès, les femmes chez chevreuil ;
Et, dans le passage du Caire, On imprime trois cents billets de faire part Que mes amis diront avoir trouvés trop tard Dans la loge de leur portière.
" Un architecte habile a fourni le devis D'un tombeau dessiné par mon frère, — un lavis D'encre de Chine, — une aquarelle. Et d'ici vous pouvez entendre le marteau
Du funèbre tailleur qui me cloue un manteau Dont la mode reste éternelle. " Pareils à des fourmis dont on pille les œufs, Tous mes collatéraux se meuvent, et l'un d'eux
A découvert un biographe Qui, pour une pistole ou deux, consentira À m'appeler crétin, poëte, — ou scélérat, Et, pour trois, mettra l'orthographe.
" Donc, cher maître, aujourd'hui me trouvant sain d'esprit, Par un bon testament, de ma main propre écrit, Et scellé de mes armoiries, Biens de ville et des champs, et biens paraphernaux,
Mobilier, objets d'art, bijoux et capitaux, Mon chenil et mes écuries, " Mes livres et ma cave, et jusqu'à mon portrait Peint par celui qui fut le Raphaël du laid,
Tout, — hors les cheveux de ma mère, Je lègue sans retour ma fortune et mon bien À celle dont le nom aux lèvres me revient Comme un miel fait de plante amère.
" Vous la reconnaîtrez à ses cheveux ardents, Comme un soleil du soir qui se couche dedans La pourpre et l'or d'un ciel d'orage. Peut-être en la voyant vous découvrirez-vous ;
J'ai devant sa beauté vu plier des genoux Qui ne prodiguaient pas l'hommage. " Vous lui direz ma mort, et que c'est samedi Qu'on doit me mettre en terre, onze heures pour midi ;
Mais, si dans sa claire prunelle Une larme tremblait, rien qu'une seulement, Vous pouvez déchirer en deux le testament ; Alors ce ne serait pas elle.
" Telle est ma volonté, dont l'exécution, Cher maître, se confie à la discrétion De votre zélé ministère. — Monsieur, dit un valet qui portait un plumeau,
Un monsieur du clergé vient avec son bedeau. — Réponds-lui que j'ai lu Voltaire. "
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