Dans l'âtre brûlent les tisons, Les tisons noirs aux flammes roses ; Dehors hurlent les vents moroses, Les vents des vilaines saisons.
Contre les chenets roux de rouille, Mon chat frotte son maigre dos. En les ramages des rideaux, On dirait un essaim qui grouille :
C'est le passé, c'est le passé Qui pleure la tendresse morte ; C'est le bonheur que l'heure emporte Qui chante sur un ton lassé.
Là-bas, où, sous les ciels attiques, Les crépuscules radieux Teignent d'améthyste les dieux Sculptés aux frises des portiques ;
Où, dans le feuillage argenté Des peupliers aux torses maigres, Crépitent les cigales aigres Ivres des coupes de l'été ;
Là-bas, où d'or fin sont les sables Et d'azur rythmique les mers, Où pendent les citrons amers Dans les bosquets impérissables,
La vierge aux seins inapaisés Plus belle que la Tyndaride, Fit couler sur ma lèvre aride Le dictame de ses baisers.
D'où vient cette aubade câline Chantée — on eût dit— en bateau, Où se mêle un pizzicato De guitare et de mandoline ?
Pourquoi cette chaleur de plomb Où passent des senteurs d'orange, Et pourquoi la séquelle étrange De ces pèlerins à froc blond ?
Et cette dame quelle est-elle, Cette dame que l'on dirait Peinte par le vieux Tintoret Dans sa robe de brocatelle ?
Je me souviens, je me souviens : Ce sont des défuntes années, Ce sont des guirlandes fanées Et ce sont des rêves anciens !
Parmi des chênes, accoudée Sur la colline au vert gazon, Se dresse la blanche maison, De chèvrefeuille enguirlandée.
À la fenêtre, où dans des pots, Fleurit la pâle marguerite, Soupire une autre Marguerite : Mon cœur a perdu son repos…
Le lin moule sa gorge plate Riche de candides aveux, Et la splendeur de ses cheveux Ainsi qu'un orbe d'or éclate.
Va-t-elle murmurer mon nom ? Irons-nous encor sous les graves Porches du vieux burg des burgraves ? Songe éteint, renaîtras-tu ? — non !
Hautes sierras aux gorges nues, Lacs d'émeraude, lacs glacés, Isards sur les crêtes dressés, Aigles qui planez par les nues ;
Sapins sombres aux larges troncs, Fondrières de l'Entécade Où chante la fraîche cascade Derrière les rhododendrons ;
Et vous, talus plantés d'yeuses, Irai-je encor par les sentiers Mêlant les rouges églantiers À la pâleur des scabieuses ?
Dans les massifs emplis de geais Mènerai-je encore à la brune La jeune belle à la peau brune, Au pied mignon, à l'œil de jais ?
En jupe de peluche noire, Avec des chapeaux tout fleuris, Mes folles amours de Paris Chantent autour de ma mémoire.
Elles ont des cheveux d'or pur, Et, sous les blanches cascatelles Des guipures et des dentelles, Des seins de lis veinés d'azur.
Avec une audace espagnole, Ma gourmande caresse n'a — T-elle aux genoux de Rosina Moqué les verrous de Barthole ?
N'ai-je pas promené ma main, Avec des luxures d'artiste, Sous des chemises de batiste Embaumant l'ambre et le jasmin ?
Contre les chenets roux de rouille Le chat ne frotte plus son dos. En les ramages des rideaux On n'entend plus d'essaim qui grouille.
Dans l'âtre pleins de noirs tisons, Éteintes sont les flammes roses ; Et seuls hurlent les vents moroses, Les vents des vilaines saisons.
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