Le piano, les jours de boue, Comme un chien mouillé se secoue, Éclabousse de ses sanglots Les murailles du salon clos.
Le piano, les jours de pluie, Comme un chien mouillé qui s'essuie, Darde mille gouttes de son, Du Haëndel et du Mendelsohn.
Du Schumann, du Schubert, du Webre, Du Chopin — surtout du Chopin ! Roulent au long de la vertèbre De l'instrument mis au grappin.
Des valses épileptiformes, Des scherzos abracadabrants ; Du Liszt écrit pour doigts énormes, Et du Rubinstein, et du Brahms ;
Des listes de Liszt ; des chopines De Chopin dont rien n'est resté Dans le cahier ! — et des bobines De « jeux d'eau de villa d'Esté. »
Et, sur les dents noires et blanches Du râtelier des clavecins, Croulent des lieds, par avalanches, S'abat le scherzo, par essaims.
Puis la Romance sans parole . Qu'on avait un peu mise au vert, Ruisselle à flots de la corolle Du piano qui s'est ouvert.
La Chanson du Printemps dégante Tous les doigts ; et, de son rouet, La Fileuse , si fatigante ! Tombe à son tour dans le brouet.
Comme un mancenillier terrible Le palissandre convoité En s'épanouissant nous crible De traits, de trilles, de doigté.
Sur les notes blanches et noires De l'épinette sur les dents Glissent toutes les bassinoires Des nocturnes les plus ardents ;
Des berceuses et des études, Les marches et la mazurka, Bonnes à faire des Latudes Des gens que leur fureur marqua.
Par la blanche et noire quenotte Qui lui donne maint démenti, La fillette met la menotte D'un guide-main à Clémenti.
On entend le petit prodige Écarteler un impromptu ; Et la mère aussitôt exige L'ivoire, quand l'enfant s'est tu.
On ouït Berthe, puis Octave ; Et, parmi l'ébène claqué, L'arpège succède à l'octave, Et le tapotage au plaqué.
Des hôtes saisissent leurs hôtes Pour les martyriser sans droit, Et font toujours les mêmes fautes, Dans le même air, au même endroit.
Tous ces pianistes-tarasques Se déchaînent sur l'instrument Comme, dehors, font les bourrasques Aux vitres de l'appartement.
Et ces rages pianistiques Sur le Pleyel qui n'en peut mais, Se vengent par bonds élastiques De l'air maussade des sommets.
On fait queue autour de la boîte ; Il faut déserter la maison, Ou bien introduire l'ouate, Dans ses oreilles, à foison.
En vain l'on monte quatre étages ; Par la cheminée, ô bonheur ! Le plaqué suit les tapotages Ainsi qu'un simple ramoneur.
Si l'on se jette dans la cave. Le fortissimo sur vous fond ; Si dans le grenier on le brave. Il troue encore le plafond.
Alors il faut quitter la place Devant le siège du Wagner, Et s'enfuir par un temps de glace A ne pas mettre un chien à l'air ;
Errer à travers la campagne, Sous le sifflet de tous les nords, Pendant que l'hôtesse accompagne A d'élémentaires ténors,
Par vingtaines, les mélodies De Gounod et de Massenet, Dont les grâces sont enlaidies Et dont le contour est moins net.
Que le châtel entier sévisse Sur les notes, cela se doit ; Puis, quand il a fini, l'office Joue, à son tour, avec un doigt !
Et ces gammes qu'il faut qu'on fuie, Les après-midi sans beau temps, Ont fait dire depuis longtemps : Ennuyeux autant que la pluie.
Mais Iris ouvre son anneau On peut réintégrer sa chambre Pour réchauffer sa pâleur d'ambre… — Et bonsoir, Monsieur Piano !
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