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1896

UNE MUSICIENNE

Robert MONTESQUIOU

Admirable tableau de Stevens : une femme, Et puissante, et pensive, assise, s'écoutant, Pour entendre, en son cœur, l'accent qui vibre et clame De l'air interrompu, qu'elle achève à l'instant.

Appuyée à sa harpe, un objet Louis Seize, Tout plein de tons mignards, de décors fignolés, La harpe du regret, qui jamais ne s'apaise, Lui dit des chants plus beaux, s'ils sont plus désolés.

Stevens, vous avez peint notre mélancolie Dans cette femme énorme aux détails délicats ; C'est sa force d'aimer sous laquelle elle plie, Ce qu'elle a de meilleur dont on fait moins de cas.

Le soleil a doré l'écaillé de son peigne ; Ses bijoux sont si lourds qu'ils l'épuisent encor ; Elle a tout ce par quoi la noble beauté règne : La splendeur de la forme en l'opulent décor.

De ses maternels flancs des races sont sorties ; Elle eut la jouissance et la fécondité ; Et, de ses souvenirs, les ardeurs amorties Ne lui lèguent que lie et qu'infélicité.

Tel l'accord qui me vient de ta page morose, Et gaie, ô panneau plein de fêtes et de pleurs, Où des larmes de sang décolorent la rose, Et dans lequel un givre a passé sur les fleurs.

Je l'écris pour ton Maître, amoureux de mes odes Qui s'en couronnent ; pour ton Maître qui le sait, Ce que son œuvre apprête au songe des rapsodes Qui tous différemment diront ce qu'il disait.

Et le peintre, à son tour, écoute le poète ; Mais garde son secret, et son sourire aussi, En songeant que son œuvre est bonne et qu'il l'a faite Pour, à tous ces chanteurs, donner tout ce souci.

Car c'est la mission de l'art, quand il est juste, D'offrir au commentaire un spectacle divers ; Car, sans cesse, la strophe accompagne le buste Et Joconde sourit au murmure des vers.

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