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1896

TRANSFUSION

Robert MONTESQUIOU

Je voudrais faire un vers que n'a tenté personne ; Un vers mystérieux et bizarre, et qui sonne Un timbre déroutant, au trébuchet des purs Esprits initiés, des critériums sûrs.

On y verra, sous une atmosphère endormie, Et comme une rousseur stagnante, une accalmie De nuances, de tons et de sons assoupis Dans la mousse laineuse et sourde des tapis,

Où chatoie et poudroie, où rougeoie et miroite Le sable d'or du laque ; ou l'élégance droite De la buire persane aux parterres d'émaux ; — Et des objets vivants semblent sortir des mots,

Tant se pénètre, se communique et s'annelle La prolongation d'une âme personnelle En leur contour, en leur silhouette, en leur jeu, Composant l'ambiance exquise du milieu.

C'est un appartement où j'exige que dorme La solidarité du ton et de la forme ; Avec, — et ça et là, seulement — comme un clair Qui bouge, et, tout à coup, accroche son éclair ,

Tel qu'un point lumineux dans un œil, aux dorures Des coussins écroulés dans les blanches fourrures D'ours, où glisse un traîneau rocaille qui se croit Sur la neige, et permet, en été, d'avoir froid.

Du satin clapotant et du crêpe liquide, Une incantation évocatrice guide Vers un champ japonais que lilasse l'iris ; Sous un ciel où la grue et la chauve-souris

Plissent leurs éventails d'ailes blanches ou grises. — D'anémiques tissus ont l'air d'avoir des crises ; La brocatelle rose a les pâles couleurs ; De factices printemps on voit fleurir les fleurs

En papier, et rosir les roses en batiste. — Dans un plat niellé, le chef de Jean-Baptiste Saigne brutalement son glouglou d'incarnat, Et dont il semblerait que le flux transfusât

Une latente vie à la mourante chambre, Où flotte, avec l'odeur chaste et fine de l'ambre, Comme un ressouvenir catholique d'encens, Que les atomes gais, dans le rayon dansants,

Empruntent à l'étole, au voile, à la chasuble Dont cet ameublement liturgique s'affuble. Le lapis ocellé de la plume des paons A l'air de surveiller d'étranges guets-apens

De kriss, d'yatagans, de tomawawks, d'épées Qui semblent en vouloir aux nuques des poupées Japonaises. — La harpe en vernis de Martin, Le biniou de soie au reflet incertain,

La guitare en ivoire et la flûte en faïence Dont le sous-entendu d'un orchestre s'agence, Dans leurs ventres bombés, dans leurs étroits larynx Gardent des lieds secrets, des sérénades-sphynx,

Et tout un arriéré de chansons virtuelles, Que, — le temps révolu des Lias rituelles, Ta venue et ta voix déliante, ô Rachel ! Feront rossignoler tout à coup, comme, au gel,

Succède le baiser frôleur des brises tièdes. En lutte contre un singe et des grenouilles laides, Ou faisant le coquet avec un éventail, Le squelette d'ivoire, exquis épouvantail

Japonais, fait saillir sa vertèbre textile ; Et le fin transparent des rideaux blonds distille Une lueur si rousse et chaude, qu'on croirait Que le sang du Baptiste enveloppe en un ret

Plus sanglant, l'atmosphère, à mesure, plus teinte, Où l'iris simulé bleuit dans une eau feinte.

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