Oh ! écouter raconter Des histoires ! des histoires ! Cela suffit à dompter Les tyrans les plus notoires.
Sharriar en écoutait Conter à Shéhérazade ; Et cela le dégoûtait Du vieux sang, bu par rasade.
C'est un prestige si fort, C'est une attente si douce, Qu'ils trompent même la mort Qui pleure, suffoque et tousse.
Quand la Reine de Saba S'acharne sur Saint-Antoine, Et cherche dans son caba De quoi mieux tenter le moine :
Ce sur quoi l'on peut compter Pour ce viol d'oratoires, C'est… écouter raconter Des histoires ! des histoires !
Les graves yeux ingénus Des enfants, ouverts tout vastes, Sur les petits inconnus Des historiettes chastes,
Reflètent le bleu palais Et la sinistre chaumine, Les sorcières, les balais Et la noce qui termine.
Dans ces miroirs ciliés Dont rien ne nous désabonne, Je relis, mieux reliés, Les histoires de la bonne,
Les racontars de l'abbé, Les récits de la grand'mère, Où tout le mythe tombé Se dépose et s'agglomère.
Madame d'Aulnoy, hérault Du conte d'or et de soie : Et tout le père Perrault Et toute la Mère l'Oie.
Puis les Mille et une Nuits, Galland ; madame Leprince De Beaumont, doux chasse-ennuis Où toujours reluit un Prince
Qu'une fille voit passer ; Bonnes et méchantes fées, Qui seront, sans se lasser, L'une par l'autre étouffées.
Celles-ci pleines de miel, Et celles-là d'anathèmes ; Carabosse dont le fiel Empoisonne les baptêmes ;
La princesse Carpillon, Le Petit Chaperon Rouge, Barbe-Bleue et Frétillon, Le Petit Chien vert qui bouge ;
Bobinette, Mère-Grand, Galettes et pots de beurre ; La voix du loup qui surprend La fillette qui s'épeure ;
« Descends où je monte ! » — Oyez Sœur Anne, à sa tour, perchée. Champs, poudroyez, verdoyez ! La clef de sang est tachée.
La Belle aux cheveux dorés, Les Belles aux bois qui dorment ; Tous les tomes adorés Où des seigneurs se transforment ;
La fille parlant crapauds, Et la fille parlant perles ; Peau d'Âne et ses oripeaux Et l'Oiseau Bleu, roi des merles ;
La robe couleur du temps, La vierge qui perd ses bagues Dans les gâteaux ; — des étangs Où parlent des poissons vagues ;
Et Cendron, ou Cendrillon, Qu'au seuil du bal on verrouille ; Les deux sœurs en vermillon, Et le carrosse en citrouille ;
Puis, les minuits dépassés, Et le châtiment sévère ; Et tous les pieds décrassés Pour la pantouffle de verre ;
Le Petit Poucet perdu, Les frères et leurs peurs bleues ; L'Ogre à l'appétit ardu Et les bottes de sept lieues :
Badroulboudour, Aladin Et les lampes qu'on échange ; Et les aunes de boudin Sautant au nez qu'il dérange ;
Chatte Blanche, Chat Botté, Que j'aime encore et je r'aime ; Au conte qui m'est conté Je prends un plaisir extrême.
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