Vous m'êtes chère, ô grave ivresse des musiques
Où me plongent les doigts réclamant au clavier,
Sous l'incantation, faible et puissant levier,
Le paradis perdu des extases physiques.
C'est Schumann, c'est Chopin, moins austères que Bach,
Mais plus insidieux, dont l'amoureuse phrase
Sur un miroir d'accords, fuit, ainsi qu'un vol rase
La transparence bleue et mystique d'un lac.
Sous la surface pure, et que l'arpège moire,
Insensible, s'émeut, tel qu'aux plis d'un rideau,
Le sommeil oublié d'une ancienne mémoire,
Plus triste que le chant pleuré par les jets d'eau.
Mais, en ce flot dormant, comme une inquiétude
Circule, d'où va poindre un géant fiat lux ;
Et le remous lointain des bonheurs en reflux
Monte aux grèves du cœur, des vagues de l'Étude .
Innommée, afin que l'espoir des lendemains
Ou l'antique regret s'y greffe et l'intitule ;
Brume d'où vers nos fronts montent connue d'un tulle
Des accords caressants et doux comme des mains.
Sous l'imposition adorable et bizarre,
Aussi douce que l'huile et forte que le vin,
Le souvenir se dresse, avec l'accord divin
Qui lève le suaire et dit : « Debout ! Lazare. »
Souvent, parmi les chants que vous me prodiguiez,
J'ai senti se mêler aux voix musiciennes,
L'accent restitué de nos heures anciennes,
Et Courtenvaux, avec l'odeur des grands figuiers.