Comme c'était un soir d'été propice aux charmes, Bon à l'enchantement comme à l'envoûtement, De son âme amoureuse et morose d'amant, Il voulut essorer de plus exquises larmes ;
Comme c'était un soir d'été plein de langueur Torpide, où l'âme étouffe, où les odeurs. stagnantes, Dans l'air ont suspendu leurs veines dominantes, De parfums épaissis qui pèsent sur le cœur.
Dans l'atmosphère lourde, ainsi que, dans un marbre, Circulent des courants, des taches, des filons, Se solidifiaient des baumes forts et longs, Montés de chaque fleur, descendus de chaque arbre.
Sur lui chaque calice avait cette vapeur ; Chaque branche était prise en ce brouillard d'étuve, Qui l'enveloppait toute, et d'un troublant effluve Lui tissait un manteau d'extase et de stupeur.
Nul souffle ne venait mélanger ces traînées ; L'âme de l'oranger évitait le jasmin ; Et, sans les disperser, on fendait en chemin Ces couches de divers aromates veinées.
Des lambeaux en étaient aux halliers accrochés Et pendaient en brouillards de moites effiloches ; Des encens déchirés et des aromes floches, Qui donnaient des aspects de femmes aux rochers.
Comme c'était un soir d'été que nulle haleine N'émeut d'un trouble, — et très propice au souvenir, Dans la grande avenue il pria de venir La superbe beauté plus suave qu'Hélène.
Comme c'était un soir, d'une étrange saveur, Dans la noire avenue il fit porter un orgue ; Et les pâles bouleaux admirèrent la morgue Des tuyaux argentés, comme eux, dans la touffeur.
Quand la femme fut là, dans la sombre avenue, Dont les arbres portaient un dais de velours bleu, Par les astres garnis d'astragales de feu, Il lui dit simplement : « Mettez-vous toute nue. »
Comme elle était docile à son maître et seigneur. Sans mot dire elle fit s'évaporer ses voiles, Tandis que dans les cieux s'effaçaient les étoiles Pour voiler le dépit de leur éclat mineur.
Car elle était vraiment la matière figée Dans le vivant éclat d'un marbre radieux ; Celle que, pour donner une leçon aux dieux, Pygmalion créa, revue et corrigée.
Sur le tapis soyeux de l'épars vêtement, Il la fit se coucher dans une pose exacte, Et regarda longtemps se développer l'acte, Et multiple, et muet, de ce beau mouvement.
Alors il entr'ouvrit l'orgue dont l'édicule Au buffet reluisant comme un tronc de bouleau. Élance dans le ciel et prolonge dans l'eau Ses tubes dont le flanc retient le crépuscule.
Ses doigts harmonieux errent sur le clavier, Dont l'insolite son interrompt la nuitée Des nids, et dont la voix, sous l'onde, ébruitée, Réveille la murène en l'ombre du vivier.
Ses doigts mélodieux inquiètent les touches Qui, de son cœur glacé, reçoivent les frissons Transmis et transformés en mélodiques sons Par le chant des tuyaux aux métalliques bouches.
Vers le vivant modèle où son thème est écrit, Automatiquement il retourne la tête ; Pièce à pièce le lit des pieds jusques au faîte, Et le transcrit d'un rare et mystérieux rit.
Comme sur un papier de musique, il déchiffre Sa chevelure d'or aux trilles tourmentés, Et traduit l'infini de ses trente beautés Des douceurs de la flûte, et des aigreurs du fifre.
Pour le conter aux champs, pour le livrer aux bois, Il assoupit les jeux et tire les registres ; Il. dit ses reins charnus du son puissant des sistres, Et ses seins acérés du son fin des hautbois.
Il dit ses yeux pareils aux yeux des tourterelles, Et ses cheveux qui sont comme des chevreaux noirs ; Ses dents, blanches brebis qui viennent des lavoirs, Et qui n'en comptent point de stériles entre elles.
Il dit ses mains, qui sont un couple de ramiers, Et son cou fort et blanc comme une tour d'ivoire ; Ses tempes que le pâle azur des veines moire, Sa taille souple et droite ainsi que les palmiers.
Il dit ses bras qui sont des colombes sans tache Qu'on lave dans du lait, Et son geste qui prend les cœurs et les attache Comme d'un bracelet.
Il dit son teint pareil aux pommes de grenades, Ses mamelles, chevreaux entre les lys paissants ; Coteaux où, sur le soir, on fait des promenades, O collines de myrrhe et montagnes d'encens.
Il dit ses yeux profonds ainsi qu'une piscine Qu'éviterait le jour, Et qui ne rend jamais au front qu'elle fascine Son mirage d'amour.
Il dit ses flancs qui sont un parterre d'arôme Où croissent, pour griser le souvenir souffrant, L'aloès et le nard, le myrthe et le safran, L'amome, le cinname et l'isocinnamome.
Ses cuisses, deux agneaux dont pas un n'est taché, Son ventre pur et blanc comme un mont de farine ; De son nombril profond la vasque purpurine, Et même ce qui doit être tenu caché.
Telle en accords plaqués, telle en gamme pluitée, En nappes d'ondoiements sonores et pourprés, La belle créature est, au-dessus des prés, Égrenée, émiettée, éparse, ébruitée.
Emplissant la campagne, il peuple mille lieues Du port de la superbe et neigeuse houri ; Il dit, d'un ton qu'à peine entendra le cricri, Ses prunelles d'azur qui sont deux notes bleues.
Car elle a les regards qu'il lui convient d'avoir ; Ses yeux ont la couleur qu'il leur a fallu prendre, Comme un lac qui choisit les astres qu'il doit rendre, Et laisse sans reflets ceux qu'il ne veut point voir.
Car, dans le chaton rose et mol de sa paupière Qui s'élève ou s'abat comme un vélarium, Sur le bassin changeant du fond de l'atrium, Se sertit de son œil la versatile pierre.
Donc, il chante ses yeux alors qu'il sont iris, Anémone, soucis, glycines ou pervenche ; Alors qu'étant Glycère elle prend sa revanche D'avoir été, la veille, Amymone ou Chloris.
Car, étant plus multiple et complexe que l'ombre, Elle seule compose un harem attirant Qui garde quatre-vingts femmes du second rang, Soixante du premier, et des vierges sans nombre !
Quand l'artiste a, sans fin, du magnifique corps Exaspéré le thème et fatigué la phrase, De ses doigts voletants dont l'essaim plane et rase D'arpèges empennés, le miroir des accords ;
Il en traduit l'esprit, il en transpose l'âme, Et ce sont des bruits faux et des cris discordants, Et des pleurs syncopés de grincements de dents Que l'orgue dissémine à présent et proclame ;
Des sanglots suraigus et d'acres âpretés, Des fugues où des voix se font des scènes aigres ; Des thèmes rabâchés dont les agréments maigres Dissimulent en vain les longues pauvretés.
Comme un air variant : Souvent femme varie ; Quelque chose de laid, de grêle et de petiot Où le majestueux se mêle à l'idiot, Avec des cruautés d'orgue de barbarie.
Maintenant, de l'éclat déchirant des grands jeux, Du modèle il transcrit la bêtise superbe Qui ruisselle et s'égoutte, et dérange dans l'herbe Les fauves effrayés qui dilatent les yeux.
Il dit le tuf profond de son orgueil que brode Le méandre fleuri de sa stupidité, D'un rhythme dégageant le charme ensanglanté Du pas de Salomé dansant devant Hérode.
C'est une rhapsodie où le même motif Se presse et s'alentit, sautillant ou morose ; Parfois heureusement joyeux comme une rose, Parfois sinistrement lugubre comme un if.
Il dit l'arbre géant de sa sottise énorme D'un geste d'Amphion créant le mur Thébain, Et qui, du premier jet, file plus haut qu'un pin, Et qui, du premier bond, sort plus touffu qu'un orme.
Sans fin il joue, il joue ; — et sans parler de lui, Bien que parfois dans l'air qui triomphant éclate, Ainsi qu'un rinceau gris sur un fond écarlate, Se lamentent des traits pleins de spleen et d'ennui.
Le texte inconscient que son jeu s'approprie, La Femme indifférente, au contour Argien, S'entend dire parfois en taquinant son chien : « Madame, seriez-vous point lasse, je vous prie ? »
Car il est plein de tact, de ponctualité, De goût, de courtoisie et d'aisance parfaite ; On dirait un dandy qui serait un prophète ; Quelque chose comme un Amos de qualité.
Si parfois un pétale offense de sa ride La délicate peau de la divinité, D'un geste, des claviers, une seconde ôté, Il en sauve aussitôt la femelle Smindride .
De l'office inouï que célèbre l'Amant, D'ailleurs elle ne semble aucunement surprise ; Et de l'aube déjà la pellicule grise S'appâlit sur l'azur vidé du firmament
Et cependant il joue, il joue, il joue encor ; — Nuit blanche des pinsons, des geais et des linottes ; Très calme, et sans jamais faire de fausses notes ; Très correct et très strict en l'étrange décor.
Et sous le son moqueur, ou qui la divinise, La Belle est toujours là sur ses habits royaux, Muette et nue, aux sons des orgues, aux tuyaux Qu'un rang d'arbres au loin multiplie, infinise…
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