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1896

KO-TA-KY

Robert MONTESQUIOU

Ko-Ta-Ky ! — redis-toi les trois syllabes fées ! — Sens-tu du cœur des bois de Saint-Cloud, des bouffées De friture, évoquer le petit Japonais Qui, tant de fois, pour nous, tourna ses moulinets ?

Le revois-tu, debout, sautelant sur ses pattes. Ses palettes en main, comme Arlequin ses battes ; Comme lui, carrelé, pimpant, bariolé, Dans ses robes, par où l'on est affriolé.

Et qui font qu'alentour, toute baraque chôme ? Le petit Japonais aux parures de chrôme, D'indigo, d'incarnat, de vert, de vermillon, Palpitant sous l'auvent comme un émérillon

Par la légèreté des japonaiseries… Je le verrai toujours au fond des songeries. Magot évaporé de l'élégant décor D'une potiche, en lui, moulant sa forme encor ;

Oisillon échappé d'un fol plateau de laque Dont l'or aventurine en sa jupe se plaque ; Fleur reprise au revers d'un fuyant éventail Dont, sur lui, le printemps, entr'ouvre son vantail.

C'est tout et ce n'est rien ; une gentille chose Vivante, rutilante, et pailletée, et rose; Qui bougeait, qui marchait, qui courait, qui volait Sur le décor élu de son joli volet.

On jouait, on gagnait sa babiole : un cadre, Un brinborion, un rien, mais un rien jamais ladre, Ruisselant de clartés pour ses quatre ou cinq sous, Soleil devant, derrière, et dessus, et dessous !

— Et d'ailleurs, qu'importait ?— Kotaky, dieu du jaune. Du violet, du bleu, du rouge, dans sa zone Arcencielée, allait et venait sous nos yeux Comme un beau papillon pris entre terre et cieux.

Au-dessous, dans la nuit de l'ombre inférieure, Une femme robuste aux rondeurs de prieure, Ainsi qu'une chouette auprès d'un roitelet, Sur notre clientèle, alerte, s'attelait.

Allemande… qui sait ? — Sa femme ?… bonne femme. Madame Kotaky ; rien en elle d'infâme ; Du sérieux faisant effort pour rigoler. Repoussoir qu'on s'étonne à voir, de près, frôler

L'insecte bigarré, vivant pantin bizarre Grâce auquel une foule, et, là jamais bagarre, Garantit la recette, assure le succès. Et c'est ainsi sur le territoire français

Partout où se déroule une foire notable, Non foire du commun, mais foire respectable : A Saint-Cloud, à Versaille, où le bourgeois-Soleil Visite assidûment l'éventaire vermeil.

Madame Kotaky reconnaît la pratique ; On prise sa tenue, et sa bure authentique, Près des atours versicolores du mari Dont le satin jamais n'implique un ton marri ;

Flambant porte-manteau, décrochez-moi-ça d'ailes, Garde-robe d'amour où les iris fidèles, Les tulipes de feu, les pivoines de sang Déroulent à jamais leur cycle éblouissant ;

Gnome-feu-d'artifice, homme-fioriture, Vivante mosaïque et dansante peinture De gerbes et de nids, de plantes, d'animaux, Kaolin, par l'épaule ; et, par le ventre, émaux !

« Ne cherchez pas, Messieurs, c'est trouvé !» — l'étonnante Intonation haute, et pimpante et tonnante Dont nous réjouissait Madame Kotaky Ne sonnait pas hier, au chant de foire qui

Me semblait obscurci, désemparé, farouche. Mais l'éventaire éclot soudain, comme une bouche Rieuse, plein de fruits peints sur des parasols, Kakémonos d'un sou sur foukousas d'un sol.

Épanouissements comme de cent colombes Dont le duvet rosé ne pleut pas sur des tombes. — « Madame Kotaky ! » — mais j'admire son jais, Son noir… son crêpe… hélas ! — Ayez donc des sujets

Peints sur vos robes d'or, d'ambre, de cornaline ! Cela n'empêche pas une fièvre maligne De tordre votre cou fleuronné de bouquets ! Cela ne fait qu'un mort plus gentiment coquet,

Comme un oiseau défunt, dont d'autres oiseaux suivent Le convoi diapré sur des écrans qui vivent. Eh ! oui… c'était ainsi : veuve de ce moineau ! La grosse femme est là, convenable, l'anneau

A l'annulaire, l'ombre en toute sa toilette. — Et je songe tout bas à ce menu squelette, Enseveli sans doute en un fol falbala Dans la boîte à joujoux de son ancien gala.

— « C'est dur… est-il possible… une fièvre maligne, En trois jours… le pauvre homme…il faut qu'on se résigne… Les affaires ?… » — « Hélas ! ce n'est plus comme avant. » (Ce papillon qui papillotait sous l'auvent

Alléchait les regards, les âmes et les bourses…) — «Beaucoup moins de profits, et beaucoup plus de courses. » Un silence, un malaise ; un : « peut-être on pourrait, Pour l'Exposition , trouver un homme prêt

— Bien que ce ne soit pas, certes ! la même chose ! A remplir, et ce rôle et cette robe rose, Dont à nouveau l'allure achalande le seuil… » « — Oui, monsieur… mais je suis encore trop en deuil ! »

Il faudrait finir là. Se peut-il qu'on explique Un pareil mot, désopilant, mélancolique, Tel que fut celui-là posé sur le milieu De ce volant feuillet d'Empire du Milieu,

Plein de magots lippus s'esclaffant sur la tasse Du rire impérieux qui s'impose et s'entasse, Sous le pétale en flamme et les jets de couleurs Irrémissiblement hostiles aux douleurs :

La patronne-matrone, exagérément noble Allongeant le fermage, étirant le vignoble, En ce noir marital, aux charbonneux agrès Qui tracent sur son sein souvenirs et regrets ?

Non. — A bon entendeur, salut ! — et cette note Qui part après la glose, est-elle une linotte Échappée au rebord d'un kirimon exquis Pour chanter en pleurant le sort des Ko-Ta-Kys ?

Perroquets en carton qui dans leurs anneaux pendent. Fléchettes de bambou qui sur leurs arcs se bandent, Prorogation vaine à ce décor rêvé… — Ne cherchez pas, Messieurs, Mesdames, c'est trouvé .

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