O Nature, c'est bien ta méchanceté grande ! Ce qu'hier tu donnas, il faut qu'on te le rende Demain, et l'existence est un court usufruit. Vite il faut épuiser la lumière et le bruit ;
Et, comme un voyageur que la crainte harcèle De partir sans avoir tout vu, toujours en selle, Ou toujours à la barre, en son âme, enfermer Tout le vert de la terre et le bleu de la mer !
Craignez qu'on vous appelle avant la fin du livre ! Hâtez-vous d'écouter, de regarder, de vivre ; Vite au bas de la page, au détour du chemin ! Feuilletez-le, tandis qu'il est sous votre main,
Ce missel infini qui, pour enluminures, Fait poindre et se coucher, dans l'or de ses rainures La lumière ; et, dessous, déroule, odeurs et sons, Le poème des jours, des mois et dès saisons.
Absorbez dans vos yeux, aspirez par vos âmes, Les contours, les rayons, les rythmes, les dictâmes, Infinis éléments, combinés mille fois, Qui, des couleurs, et des effluves, et des voix,
Ressuscitent sans fin de nouveaux paysages Comme des traits divers font de nouveaux visages. — Tout cela consigné, manuscrit sans pareil, Entre des couchers et des levés de soleil !
Ainsi que des enfants, quand la nuit est venue, Rien que leur œil implore, et leur main continue A tendre vers le livre admirable et vermeil, Trouvant dur de dormir quand on n'a pas sommeil,
Et que le tome encore enclôt entre ses marges, Beaucoup de monts ardus et bien des fleuves larges, Que les Princesses vont, prodigieusement, Pour rencontrer enfin le Prince, leur amant,
Gravir ou traverser, grâce aux marraines fées Dont le vol éparpille un parfum, par bouffées. Craignez qu'avant le soir se fermant, le missel Ne garde la moitié du texte universel
Dans le vierge vélin qu'entoure l'or des tranches Dont la feuille parfois recèle, entre ses branches, La chimère écaillée, et qui, double fermail, A le soir de saphir, et l'aurore d'émail.
Absorbez les clartés, les chansons, les aromes Dont la nature encadre, en son psautier, ses psaumes, Et qui, les pénétrant, donnent au mot divin La douceur de l'huile et la force du vin.
Car des entours ainsi le texte s'élabore ; Car des feuilles l'odeur vient qui s'en évapore ; Et, dans l'obscurité profonde des rinceaux, Le verbe fait parfois la clarté par sursauts.
Ainsi l'ornemaniste et l'écrivain s'appuient ; Les oiseaux quelquefois entre les lettres fuient, Et les lignes souvent s'en vont par les rameaux Dans la fraternité des formes et des mots.
Retenez, en votre âme ainsi toujours accrue, Les plaintes des forêts, les rumeurs de la rue, Car cette âme, au rebours des vaisseaux coutumiers, Se mesure aux grandeurs que vous y renfermiez.
Il sort de grands parfums des fleurs les plus petites ; Les étoiles des cieux, celles des clématites, Sont des astres d'arome, et, d'autres, de clarté ; Et l'Aster s'irradie ainsi qu'une Astarté.
Cookies on Poetry Cove